Eugène Zamiatine - Nous autres
Date de la note : 29 juin 2006
Ce bref roman onirique
est un hurlement presque halluciné d'un
russe qui, déjà en 1920, avait saisi l'essence du
totalitarisme. Et, puisqu'il voyait le triomphe
de la raison dévoyée comme cause essentielle de ce malheur en gestation, il se
méfie.
C'est
par
le
coeur, par la sensibilité qu'il tente de nous
avertir du danger. Son livre, déjà à cette date, sera interdit.
Bien sûr, on voulait bâtir le paradis ; mais comme
le dit EZ, "au paradis on ne connaît
ni le désir, ni la pitié, ni l'amour ; les saints sont opérés : on leur a enlevé
l'imagination - et c'est
uniquement pour
cette raison qu'ils connaissent la
béatitude''
et
surtout
"les anges sont les esclaves de
Dieu''.
Le mot est
lâché : un paradis, en particulier totalitaire, ne
se conçoit pas sans une totale servitude de ceux qui
le peuplent à leur "bienfaiteur". Dieu n'est pas un objet démocratique
et Lénine non plus. EZ nous fait toucher du doigt
par des scènes
souvent brèves à quelle point cette béatitude servile
(en grande partie volontaire,
voir
La Boétie !) et pétrifiée peut être ressentie comme proche
du bonheur.
En sommes-nous d'ailleurs si loin, dans notre
moderne volonté d'arrêter le temps avec nos
"principes de précaution'', notre immobilisme
politique de gauche comme de droite, notre défense
des acquis, de nos modèles sociaux hors d'âge, notre crainte de tout ce qui pourrait
changer : nucléaire, OGM, grippe aviaire, nanotechnologies, etc.
?
Au delà de l'admiration qu'on peut avoir pour
EZ qui avait pressenti le contenu réel d'un rêve
qui deviendrait un cauchemar, il me semble
qu'il faut aussi saluer l'originalité de son art
du roman. Nul ne sait avec certitude si ce
qui nous est conté est un rêve ou la réalité.
L'avenir n'est-il d'ailleurs pas perçu par nous qu'à travers nos
pensées, nos rêves justement ? EZ en fait un subtil dosage
qui, avec moins de talent, pourrait dériver vers l'incohérent, mais qui
ici reste humain, sensible et nous touche.
Que ce héros décervelé qui par instants
retrouve des bribes de sa liberté de décider, et
donc son humanité, reste pour nous le rappel
qu'existe un risque, mais aussi qu'il reste toujours
une ressource, un espoir.
EZ qui a réussi là un chef d'oeuvre, servira de modèle à Huxley
(Le
meilleur des mondes) et à Orwell (1984). Sans doute trahit-il beaucoup de pessimisme
dans
la conclusion de son
roman. Espérons qu'il a tort.
Editions L'imaginaire Gallimard (1971) - 220 pages