Gao Xingjian - Le livre d'un homme
seul
Date de la note : 19 août 2006
GX né en 1940 en
Chine, vit en France depuis 1988 et tente
avec ce roman autobiographique de faire son deuil de l'époque
terrible qu'il a vécue sous Mao. Peut-on revenir
de l'enfer, même s'il est parfois traversé d'éclaircies ?
Il ne s'agit plus ici de confort, mais de survie. Autour
de lui, ceux qui il connaît tombent ou déchoient.
Il en retrouvera certains, mais en quel état !
Le régime qui tentait de se mettre en place avait
en effet décidé de se construire sur un "homme nouveau". Pour révéler, une fois
encore,
que
cet
homme
nouveau
n'en était plus un lorsqu'il était dépouillé de sa
liberté, de sa sphère privée. Un esclave, même volontaire, perd ses attributs
humains. C'est ce
qu'a
d'ailleurs
admirablement compris le régime qui a suivi en
Chine, qui n'a en rien libéré la sphère publique,
mais a rendu son existence et son pouvoir à
la sphère privée, en particulier dans le domaine économique, gage de la prospérité
de l'état.
Tout cela, GX le décrit à sa manière, en
le romançant, certes, mais en le faisant peu à peu sentir
au lecteur.
Le cheminement de la tyrannie est fort bien montré :
D'abord le mensonge. Pour survivre, d'abord mentir. Mais on ne se
construit
pas sur le mensonge éternellement. Il est dur de vivre
en mentant. Peu à peu on cesse de penser,
aliénant soi-même la toute dernière liberté, celle de son esprit, de son jugement.
La servilité s'installe.
Et pour faire bonne mesure, pour étouffer
tout germe de pensée qui pourrait encore lutter,
l'état nourrit la tête de ses sujets de phrases creuses,
convenues,
vides, mais politiquement correctes ! la pensée - Mao.
Ensuite, la fuite dans la solitude car
nul, autour de soi, ne peut être un ami sûr. Un instant de
détente, un mot de trop, rapporté sans son
contexte et c'est l'emprisonnement, le camp, la mort.
Un dossier personnel (dont on ne peut pas prendre
connaissance) vous suivra, indélébile. L'arbitraire des petits et des grands
chefs joue à être la loi.
L'homme seul dont GX nous donne ici le livre, va subir ces épreuves et tenter
d'y survivre.
Il
s'efforcera
de rester soi-même en saisissant les rares
instants où il peut encore exercer ce qui lui est
laissé d'humanité : la pensée libre, les
femmes, l'écriture, la fuite.
Isolé
il survit par la jouissance de l'instant et
par la gratitude qu'il éprouve de vivre encore et
d'apprécier la beauté du monde. Il fuira dès qu'il le pourra ; le poids du passé
ne lui permettra plus de vivre en paix dans son pays.
Sur la forme, une petite réserve : le roman gêne un peu parfois
par sa volonté de séduire, par son abus de
littérature et en devient parfois un peu délayé.
Mais, sur le fond, montrer que sans la libre disposition de sa
sphère privée, un homme cesse d'en être un,
mérite d'être rappelé. C'est ce que GX fait
ici à la recherche inlassable de ses racines et de sa dignité, et il doit en être
remercié.
Editions l'aube (2000) - 486 pages