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Taguieff (Pierre-André) / L'effacement de l'avenir

 

Date de la note : decembre 2001

En 1979 Jimmy Carter disait " Nous avons toujours cru que nos enfants vivraient mieux que nous. Il est sans doute temps de se faire à l'idée que ce n'est plus vrai. "
La vision de l'avenir, aujourd'hui floue, trouble notre sérénité. Notre monde occidental est en rupture avec le mythe "moderne" du progrès conçu au 19ème s. et qui s'est peu à peu écroulé au 20ème à la suite de la 1ère guerre mondiale, puis de la seconde, et enfin des utopies de l'avenir radieux. Comment comprendre cette évolution, quelle leçon doit-on en tirer ? Voilà en quelques mots le sens de ce gros livre remarquable par l'ouverture de sa pensée et sa documentation.

Le 19ème s., en effet, avait cru pouvoir réaliser l'idéal des "Lumières", ébloui par les progrès scientifiques qui en se cumulant et en se complétant créaient l'espoir de comprendre à terme le monde et donc de le maîtriser mieux. Deux illusions sournoises se sont glissées dans cette vision :

- l'illusion du déterminisme, c'est à dire la croyance qu'à une cause correspond une conséquence et que l'identité de deux situations de départ entraîne l'identité des situations finales. C'est le cas de la mécanique classique, idéal scientifique du 19ème s. Cette illusion est morte avec les "progrès" scientifique s du début du 20ème s., à travers la mécanique quantique et les limites de prévisibilité en général fort courtes pour les mécanismes complexes.
- l'illusion que ce progrès est infini, c'est à dire que l'on ira aussi loin dans la compréhension qu'on le veut, et donc que s'il existe une "grande explication du tout", l'homme saura s'en approcher aussi près qu'il le souhaite.
- mais surtout s'est glissée une illusion plus grave et plus lourde de conséquences. En effet, cette constatation que les progrès de la science "dure" s'accumulent a pu laisser croire qu'il en était de même dans les autres domaines du savoir et que les "sciences" morales, politiques et sociales avancent de la même manière, comme une sorte de conséquence des avancées des premières. Certains en ont fait un dogme fanatique, supposant que l'histoire, comme la science avait des lois, et que leur compréhension permettrait de construire un avenir radieux. Tous les totalitarismes du 20ème s. sont là.

Ces espoirs/illusions consolateurs et qui donnaient du sens aux actes des hommes se sont pour beaucoup effondrés, laissant derrière eux, outre des dégâts, un vide qui n'est pas encore rempli. Et, si ce livre aide à comprendre cette évolution, il ne se prétend pas prophète et n'apporte pas "la" solution. Mais comment en est-on arrivés là ?

- La science qui devait traiter tous nos maux et nous apporter confort et sécurité fait maintenant peur. Elle parait au contraire servir beaucoup mieux le goût de la puissance et de l'enrichissement de certains qu'apporter une réponse aux souffrances de la vie. De plus elle divise l'humanité entre ceux qui savent et/ou se payent le savoir, et la masse qui s'enfonce.

- Les religions (monothésistes en particulier) ont été mises en défaut par la progression du savoir, car elles se sont systématiquement trompées lorsqu'elles ont fait des prévisions vérifiables. Du système cosmique à l'origine de l'homme, la liste est longue... On peut encore croire le reste de leurs affirmations, mais il faut vraiment la foi, et avoir besoin d'un sens, même artificiel au futur ! De plus, et en liaison avec avec cette impuissance physique, elles sont devenues ou bien le refuge d'un rigorisme fanatique et desespéré, hors de tout débat, ou bien un décor pratique et digne pour mariages et enterrements.

- Les "sciences" humaines et sociales, l'histoire (et son avatar dogmatique, l'historicisme surtout) ont perdu une large part de leur prestige de prévision, quand bien même, dans la cacophonie des opinions, elles conservent un pouvoir explicatif. Elles perdent ainsi la merveilleuse faculté des "vraies" sciences qui est de prévoir et de mettre à l'épreuve des faits. Cela évoque la météo...

- Quant à la philosophie, autrefois art de vivre avant tout, elle est peu à peu devenue un refuge ésotérique de gymnastique intellectuelle réservé à une élite d'adeptes. Quelques signes laissent à penser cependant qu'un retour vers l'objectif originel se dessine.

L'optimisme qu'offraient une ou plusieurs de ces illusions associées, fait donc place à un désenchantement où l'avenir, comme un trou noir, fait peur. Plus de grande parousie à l'horizon, plus d'avenir radieux automatique, et en échange l'incertitude structurelle et l'absence de sens.
L'homme se réfugie alors dans ce qui lui reste, le présent, et devient jouisseur, consommateur, adepte du toujours plus et tout de suite. Il privilégie alors le mouvement pour le mouvement. D'autres se réfugient dans des "vérités" d'autant plus fanatiquement qu'ils les savent fragiles.

Et la politique, devant cela, elle dont le rôle est d'aménager aux hommes un séjour tolérable sur cette terre dans la communauté où ils vivent ? Elle suit le même mouvement général, et devient navigation pragmatique dans l'instant présent, entre des peurs (chômage, sida, terrorisme, mondialisation...), sans l'aiguillon d'une l'espérance dont elle sache modeler la forme et qu'elle fasse partager.

La démocratie saura-t-elle y survivre, elle qui construisait sa vision du futur sur l'expérience tirée du passé et lentement affinée par la confrontation d'avis d'hommes libres sur le fonctionnement des sociétés. Comme pour les religions, la perte d'une vision formulable du futur transforme la démocratie en un décor formel, réduit au vote, et à un lieu d'expression d'idée générales sur le bien normatif et moralisantes.
Et, puisque les hommes ont horreur du vide, c'est aujourd'hui l'économisme libéral et mondialiste qui tient lieu de nouveau progrès et de nouvelle foi. On en attend expertise et bonne gestion dans le cadre de lois mythiques du marché. Démocratie, tu fous le camp, car être consommateur ne fait pas devenir citoyen ! Pas plus d'aileurs que le sentiment d'appartenance ethnique ou locale qui nous renvoie au vieux tribalisme.

Si ce livre aide à comprendre, il ne donne en revanche aucune recette magique. Mais sa lecture attentive laisse l'espoir...que le progrès humain reste possible, même privé des illusions simplificatrices que nous voyons disparaître. Démocratie plus forte, responsabilité voilà deux espoirs à approfondir. Et c'est au politique de s'y atteler. Au travail !

Editions Galilée 2000