Natsume Soseki - Le Mineur
Date de la note : 27 janvier 2007
Natsume Soseki (1867-1916) est, à mes yeux, un des plus grands écrivains japonais,
de la génération de ceux qui vivaient l'incroyable et traumatisante ouverture
volontaire
du
Japon
au
monde
occidental et à ses valeurs, en essayant de ne pas renier les leurs. Il me
semble d'ailleurs que ce roman difficile, où le héros vit une sorte de dispersion
des éléments de son moi, est une image symbolique du Japon d'alors, commettant
à
la
fois le suicide de sa "japonité" et l'initiation à un monde nouveau, à l'efficacité
dure et cruelle.
Le héros, jeune, sans nom, fuit. Il est immature, sans expérience des hommes.
Comme le Japon d'alors, il ne veut plus être ce qu'il est. Ce qui faisait sa
cohérence, il le récuse sans appel. Il se jette alors dans un monde parcellaire,
absurde comme un roman de Kafka, convaincu qu'il doit mourir pour assurer son
salut, sa rédemption.
Il sera servi au-delà de ses espérances par ses rencontres d'êtres infâmes et
de situations angoissantes. Mais il avait vu juste : de l'humanité de quelques-uns
et de sa persévérance, viendra sa réhabilitation. Son initiation est un succès,
comme sera celui du Japon à l'Occident.
Ce roman n'est pas à proprement parler un récit, mais plutôt
un long monologue.
C'est une méditation sur notre fragilité, sur la faible cohérence
de notre pensée,
si peu ferme qu'elle est ouverte à toutes les erreurs et, comme le disait
La
Boétie, à toutes les servitudes. Le héros aura son lot de
souffrance et d'humiliation
en retour. La description de la vie à la mine et de la mine elle-même
est un
chef d'oeuvre symbolique de cette déchéance rédemptrice. Mais
cette
faiblesse est essentielle pour notre initiation, notre progrès. Paradoxe...
Il faut le talent de NS pour que ce noir roman ne sombre pas. Seul un écrivain
exceptionnel peut écrire ces 300 pages au bord du désespoir et presque sans intrigue,
sans
angoisser
mortellement
ses lecteurs. Il faut aussi être japonais et donc un peu bouddhiste de culture,
pour montrer avec autant de talent la non-existence d'un "moi" qui nous serait
donné. Mais NS concède que l'homme peut s'en construire
un, provisoire au moins, comme fruit de sa volonté. Le lien est là, prémonitoire,
avec
notre
culture. L'initiation est faite.
Editions Le Serpent à Plumes (2000) - 300 pages