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Orhan Pamuk - Neige




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Orhan Pamuk - Neige
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Un livre déconcertant à première lecture, pour ceux qui cherchent aux effets, leurs causes. Et pourtant, c'est peut-être la meilleure façon d'aborder la Turquie profonde, que cette approche sensible, éclatée, presque hébétée. OP a reçu le prix Nobel de littérature en 2006.

La neige tombe en abondance et transforme un village anatolien en un huis clos, où les pires passions et elles seulement, vont se déchaîner au coeur d'un "silence qui donnait l'impression d'être celui d'un rêve". Certes, tous les rêves ne se déroulent pas chez les fées, mais ici, OP nous jette au milieu de démons violents, irrésolus et velléitaires. Et l'on sait bien aussi que les rêves révèlent un peu de ce qu'on cache, aux autres et à soi-même.

Ka, un poète au nom de particule élémentaire, rentre de son exil allemand dans une petite cité pour enquêter sur des suicides de femmes voilées, dit-il, mais surtout pour y retrouver une femme qu'il a connue autrefois, à la beauté fabuleuse. Le sait-il d'ailleurs lui-même ?

Le ton est donné. Incertitude, imprécision, errance des pensées et des convictions vont tisser ce roman. De ce monde instable, seuls les extrêmes ont une chance de percer ; il n'y a pas place, ni respect, pour une voie moyenne. Si on adopte l'Islam, c'est sans réserve, quitte à changer d'avis ultérieurement. Si on ne l'adopte pas ouvertement, c'est qu'on est athée. Nulle place, par exemple, pour la laïcité. Ni pour le doute et donc pour la raison. A l'opposé, si on est kémaliste, rien n'est trop violent pour le rendre ostensible : la mitraille et le meurtre sont des outils de vie courante et procurent gloire et respect.

Les images qu'évoque OP pour décrire cette société turque me rappellent ainsi celles du tsunami de 2011 au Japon, où tout flotte, s'entrechoque, où chaque objet visible signe le malheur que la nature, ici la société, inflige aux hommes qu'elles méprisent et broient.

Que chacun, dans ces conditions, cherche à accrocher quelque part une corde de sauvetage est humain. Que, dans l'incertain, il en change souvent, l'est aussi. Il n'y a pas plus de vérité ni d'espoir dans cet Islam fou que dans ce kémalisme extrême bestial. Ils ne sont que l'illusion pathétique d'un espoir, d'un appel vers un monde qui ait un ordre et qui soit en paix.

Car, dans cette confusion, aucune institution un tant soit peu reconnue ne vient pondérer cette toute-puissance des extrêmes et des hommes qui l'incarnent. Leurs caprices (par exemple ceux du putschiste acteur de théâtre, ou du fou de dieu) peuvent sans contre-feu trouver leur réalisation immédiate, s'ils ont le verbe et la force avec eux. Seule consolation, qui est aussi une attente d'ordre, le pouvoir d'Istanbul saura, à la réouverture des routes, ramener la raison. Mais, là encore, par la force.

En effet, le parent pauvre de cette société que décrit OP est bien la raison. Mais cette absence déteint aussi sur le roman : le tsunami des passions, des caprices, de la pulsion de mort emporte tout. Nul ne réfléchit, n'élabore de stratégie ni ne construit quoi que ce soit. L'esprit erre et se paye de mots.

Mon insatisfaction à la lecture de ce livre est là : j'en sors aussi ignorant du monde turc qu'en y entrant. Rien n'y est expliqué ou justifié. Tout est jeté sur le sol et on se débrouille. Triste image d'un pays qui vaut sans doute mieux que ça.

Ce qui n'empêche nullement d'être fasciné (et horrifié parfois) par ce à quoi la liberté d'un huis clos peut conduire quand l'arbitraire domine. Et il n'y a sans doute pas besoin d'être turc, ni que la neige en soit la cause...

Un très beau livre quand même, malgré certaines longueurs et dont le propos dépasse les circonstances décrites.

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Folio 4531 (2002) - 630 pages