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George Mosse - Les racines intellectuelles du Troisième Reich
La crise de l'idéologie allemande
La thèse de ce livre
est que le national-socialisme allemand n'est pas un accident de l'histoire,
mais
résulte d'une longue évolution dont les racines
remontent au 19e siècle et dans le romantisme
germanique. C'est aussi une réponse à la question de fond : Pourquoi des millions
d'allemands ont-ils répondu à l'appel de cette idéologie ?
Tentons, ici, de réunir quelques-unes des idées fortes
qui sous-tendent le livre plutôt que proposer un
impossible résumé.
Le 3e Reich, d'abord, même s'il n'est pas le
simple produit d'une histoire au déroulement implacable, est
néanmoins venu au monde nourri par une pensée
que l'auteur nomme "völkisch'' (intraduisible)
et qui remonte au milieu du 19e siècle.
Cette idéologie "völkisch''
a été un lien presque religieux
et souvent inconscient entre les hommes du monde germanique. Cette idée d'appartenir
à une "race", choque ou fait rire ceux qui aujourd'hui
oublient ou ignorent notre passé proche. Ils auraient tort de prendre à la
légère une telle vision fédératrice des groupes humains, encore partagée,
avec des variantes locales, par une part importante des hommes. Précisons quelques-uns
de ses traits :
1. Le monde germanique est un "Volk'',
intermédiaire entre l'homme et l'au-delà, qui transcende tous les autres
principes qui peuvent organiser un groupe humain comme la morale, le droit,
la politique.
2. Le "Volk'' est
donc d'essence spirituelle, soutenu dans sa réalisation sur terre par
une tradition, des mythes fondateurs, des légendes, des modèles de héros. Il
ne s'agit donc pas d'une société au sens où nous l'entendons habituellement
qui serait régie par des lois acceptées par contrat. Il faut une adhésion
mystique de chacun. C'est en fait une religion, à laquelle
appartiennent de droit (et de devoir) les individus qui composent la "race",
tous attachés à leur sang et à leur terre.
3.
Le "Volk'' existe
de route éternité.
Le bien et le beau y sont éternels ; chacun doit faire l'effort
spirituel de s'identifier au "Volk" pour
les faire s'exprimer par ses actes. L'idée
d'amélioration de cette entité est sacrilège, au contraire
de nos civilisations qui s'épuisent à améliorer tout
ce qui peut l'être.
4.
Pour entrer en communion avec son essence naturelle (n'ayons pas peur des mots
!) un "Volk'' doit
se purifier et ne peut pas tolérer dans son sein la menace que représentent
des individus différents, impurs et sacrilèges, qui ne poursuivent
pas le même
but, les étrangers à la race "aryenne".
Le racisme est donc inhérent à cette
idéologie et non un accident.
5. L'adhésion spirituelle au "Volk'' conduit
automatiquement à des rejets :
- Les autres races qui ont d'autres objectifs.
- La modernité sous toutes ses formes qui est exactement l'opposé de la recherche des racines puisqu'elle s'applique à une amélioration perpétuelle du sort des hommes et pose un regard critique sur le passé.
- La représentation politique démocratique qui uniformise les hommes a alors que le "Volk" doit faire se dégager naturellement et par consensus les chefs, les héros. L'antagonisme est total.
- La raison qui critique et met en cause les pulsions mystiques qui unissent l'individu à son "Volk". Le savoir est suspect, car il procède du doute et de l'exploration irrespectueuse. La seule vraie connaissance serait celle du coeur et de l'âme (c'est quoi l'âme ?).
- Les autres "Volk'', comme le français qui fonde sa civilisation non sur une adhésion mystique, mais sur la raison, par exemple.
Cette liste, bien incomplète, permet cependant de concevoir ce fond de pensée post-romantique et idéaliste qui imprègne le peuple allemand, y compris ses membres les plus respectables, et va surgir avec force après la défaire de 1918. Pourquoi cette résurgence violente ?
L'Allemagne subit une descente aux enfers : elle
a perdu guerre sans être envahie, son économie est à la dérive, l'unité allemande
a déçu, l'Empire déchu
est remplacé par un parlementarisme inconnu et suspect.
Le recours à l'idéologie du "Volk"
devient naturel puisque tout ce qui s'en est écarté a conduit à la catastrophe.
De plus, un certain darwinisme social et un discours sur la race,
soutenus par les "scientifiques" de l'époque, apparaît
respectable. On
ne peut pas s'empêcher de penser
au discours "écologique'' de notre temps...
La haine raciale antisémite, dans l'idéologie "völkisch",
se fonde sur deux caractéristiques de ses ressortissants :
- Ils incarnent tout ce que l'idéologie "völkisch" rejette : déracinés, modernes, rationnels, entre autres.
- Ils ne constituent pas un "Volk" extérieur qui aurait pu être toléré. Ils vivent ici, au milieu des allemands et instillent une idéologie opposée. Ils sont une menace au salut "völkisch".
L'antisémitisme va s'exacerber avec
le
temps et passera du constat de divergence à la ségrégation,
puis à une sorte de conceptualisation-déshumanisation
du mal incarné.
Enfin, tout cela a été diffusé par l'éducation qui non seulement n'a
protégé personne contre ce venin, mais a vu le corps enseignant
se faire le relai actif de ces idées, aidé
par les mouvements de jeunesse, les nombreuses associations "fraternelles"
et des syndicats.
En face de cela, l'utopie marxiste s'était, elle
aussi, développée et paraissait à certains la seule issue possible.
La montée des difficultés dans
les années 20 avait rendu le conflit, entre ces deux visions
irréconciliables de l'avenir, proche d'une guerre civile.
Le "génie" de Hitler et du national socialisme aura été de percevoir
que ce conflit qui divisait les allemands sur presque tout les plans (régime
politique, économie, identité du pays, etc.) n'était
pas solvable dans l'urgence et surtout pas par une réponse au
questions posées.
Il
a
alors
fait
de
l'antisémitisme
un levier, capable de rassembler son peuple. Car l'idéologie
"völkisch",
profondément enracinée et vécue par tous depuis quelques cent
années, n'avait
pas disparu, même chez une large portion de ceux qui se
réclamaient des doctrines socialistes ou marxistes. Il a ainsi sans
doute évité une
guerre civile.
Mais, hélàs, Hitler croyait à ce qu'il disait et il a fait d'une tactique une stratégie. Il pensait apporter un salut, il a ouvert la porte de l'enfer.
Un livre exceptionnel, même si on peut trouver lourde la forme qui procède, à l'américaine, par accumulation de faits pour appuyer la thèse.
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