George Mosse - Les racines intellectuelles du Troisième Reich





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George Mosse - Les racines intellectuelles du Troisième Reich

La crise de l'idéologie allemande

Date de la note : 27 février 2007

La thèse de ce livre est que le national-socialisme allemand n'est pas un accident de l'histoire, mais résulte d'une longue évolution dont les racines remontent au 19e siècle et dans le romantisme germanique. C'est aussi une réponse à la question de fond : Pourquoi des millions d'allemands ont-ils répondu à l'appel de cette idéologie ?

Tentons, ici, de réunir quelques-unes des idées fortes qui sous-tendent le livre plutôt que proposer un impossible résumé.

Le 3e Reich, d'abord, même s'il n'est pas le simple produit d'une histoire au déroulement implacable, est néanmoins venu au monde nourri par une pensée que l'auteur nomme
"völkisch'' (intraduisible) et qui remonte au milieu du 19e siècle. Cette idéologie "völkisch'' a été un lien presque religieux et souvent inconscient entre les hommes du monde germanique. Cette idée d'appartenir à une "race", choque ou fait rire ceux qui aujourd'hui oublient ou ignorent notre passé proche. Ils auraient tort de prendre à la légère une telle vision fédératrice des groupes humains, encore partagée, avec des variantes locales, par une part importante des hommes. Précisons quelques-uns de ses traits :

1. Le monde germanique est un "Volk'', intermédiaire entre l'homme et l'au-delà, qui transcende tous les autres principes qui peuvent organiser un groupe humain comme la morale, le droit, la politique.

2. Le "
Volk'' est donc d'essence spirituelle, soutenu dans sa réalisation sur terre par une tradition, des mythes fondateurs, des légendes, des modèles de héros. Il ne s'agit donc pas d'une société au sens où nous l'entendons habituellement qui serait régie par des lois acceptées par contrat. Il faut une adhésion mystique de chacun. C'est en fait une religion, à laquelle appartiennent de droit (et de devoir) les individus qui composent la "race", tous attachés à leur sang et à leur terre.

3. Le "
Volk'' existe de route éternité. Le bien et le beau y sont éternels ; chacun doit faire l'effort spirituel de s'identifier au "Volk" pour les faire s'exprimer par ses actes. L'idée d'amélioration de cette entité est sacrilège, au contraire de nos civilisations qui s'épuisent à améliorer tout ce qui peut l'être.

4. Pour entrer en communion avec son essence naturelle (n'ayons pas peur des mots !) un "
Volk'' doit se purifier et ne peut pas tolérer dans son sein la menace que représentent des individus différents, impurs et sacrilèges, qui ne poursuivent pas le même but, les étrangers à la race "aryenne". Le racisme est donc inhérent à cette idéologie et non un accident.

5. L'adhésion spirituelle au "
Volk'' conduit automatiquement à des rejets :

- Les autres races qui ont d'autres objectifs.
- La
modernité sous toutes ses formes qui est exactement l'opposé de la recherche des racines puisqu'elle s'applique à une amélioration perpétuelle du sort des hommes et pose un regard critique sur le passé.
- La
représentation politique démocratique qui uniformise les hommes a alors que le "Volk" doit faire se dégager naturellement et par consensus les chefs, les héros. L'antagonisme est total.
- La
raison qui critique et met en cause les pulsions mystiques qui unissent l'individu à son "Volk". Le savoir est suspect, car il procède du doute et de l'exploration irrespectueuse. La seule vraie connaissance serait celle du coeur et de l'âme (c'est quoi l'âme ?).
- Les
autres "Volk'', comme le français qui fonde sa civilisation non sur une adhésion mystique, mais sur la raison, par exemple.

Cette liste, bien incomplète, permet cependant de concevoir ce fond de pensée post-romantique et idéaliste qui imprègne le peuple allemand, y compris ses membres les plus respectables, et va surgir avec force après la défaire de 1918. Pourquoi cette résurgence violente ?

L'Allemagne subit une descente aux enfers : elle a perdu guerre sans être envahie, son économie est à la dérive, l'unité allemande a déçu, l'Empire déchu est remplacé par un parlementarisme inconnu et suspect. Le recours à l'idéologie du "Volk" devient naturel puisque tout ce qui s'en est écarté a conduit à la catastrophe.
De plus, un certain darwinisme social et un discours sur la race, soutenus par les "scientifiques" de l'époque, apparaît respectable. On ne peut pas s'empêcher de penser au discours "écologique'' de notre temps...

La haine raciale antisémite, dans l'idéologie "
völkisch", se fonde sur deux caractéristiques de ses ressortissants :

- Ils incarnent tout ce que l'idéologie "völkisch" rejette : déracinés, modernes, rationnels, entre autres.
- Ils ne constituent pas un "Volk" extérieur qui aurait pu être toléré. Ils vivent ici, au milieu des allemands et instillent une idéologie opposée. Ils sont une menace au salut "völkisch".

L'antisémitisme va s'exacerber avec le temps et passera du constat de divergence à la ségrégation, puis à une sorte de conceptualisation-déshumanisation du mal incarné.

Enfin, tout cela a été diffusé par l'éducation qui non seulement n'a protégé personne contre ce venin, mais a vu le corps enseignant se faire le relai actif de ces idées, aidé par les mouvements de jeunesse, les nombreuses associations "fraternelles" et des syndicats.

En face de cela, l'utopie marxiste s'était, elle aussi, développée et paraissait à certains la seule issue possible. La montée des difficultés dans les années 20 avait rendu le conflit, entre ces deux visions irréconciliables de l'avenir, proche d'une guerre civile.

Lanzinger (1935) Le chevalier HitlerLe "génie" de Hitler et du national socialisme aura été de percevoir que ce conflit qui divisait les allemands sur presque tout les plans (régime politique, économie, identité du pays, etc.) n'était pas solvable dans l'urgence et surtout pas par une réponse au questions posées. Il a alors fait de l'antisémitisme un levier, capable de rassembler son peuple. Car l'idéologie "
völkisch", profondément enracinée et vécue par tous depuis quelques cent années, n'avait pas disparu, même chez une large portion de ceux qui se réclamaient des doctrines socialistes ou marxistes. Il a ainsi sans doute évité une guerre civile.

Mais, hélàs, Hitler croyait à ce qu'il disait et il a fait d'une tactique une stratégie. Il pensait apporter un salut, il a ouvert la porte de l'enfer.

Un livre exceptionnel, même si on peut trouver lourde la forme qui procède, à l'américaine, par accumulation de faits pour appuyer la thèse.

Editions Calmann-Lévy (2006) - 410 pages