Pierre Manent - La Raison des Nations
Réflexions sur la démocratie en Europe
Date de la note : 27 avril 2006
Les nations européennes
sont-elles encore en démocratie
? C'est la question posée par PM. Sa réponse est
claire. Nous sommes en train de sortir à la fois de la démocratie et de la nation
qui en était la matrice, sans savoir vers
quel
régime
nous allons.
Nous ? C'est l'Europe continentale qui ne
trouve pas un régime politique capable de la gouverner,
mais qui ronge peu à peu les régimes démocratiques
qui la constituent, fondés jusqu'ici sur la nation.
L'idée de base de PM est que nation et démocratie
forment un tout. Un tout où la nation reçoit des hommes
délégation de pouvoir et offre en échange sa protection et sa garante à leur
liberté, condition nécessaire d'une vie démocratique.
Et pour que
l'ensemble fonctionne, il faut que d'une part ce
pouvoir s'exerce à la fois par des symboles et par
des actes et que les hommes aient à coeur d'user
et de ne pas aliéner cette liberté d'agir. Ils préservent
ainsi une sphère privée, terrain d'exercice de
cette liberté.
Dans le même esprit (la remarque est de
moi) on constate que les pays dynamiques
économiquement sont ceux où la sphère privée est
préservée, ce qui est souvent lié à la démocratie mais pas
toujours. La Chine actuelle est intéressante sur ce
plan, car elle a su équilibrer un subtil partage entre une liberté politique
sous contrôle, et une liberté économique quasi totale, dans le cadre de la sphère
privée qu'elle protège.
Or que constate-t-on aujourd'hui
en Europe ?
- La sphère privée disparaît : d'une part l'économie est
une affaire d'état (l'état ne se sent pas responsable d'assurer les conditions
de la prospérité, mais la prospérité elle-même !)
et d'autre part, le
citoyen
aliène
sa sphère privée, et donc sa liberté, dans un réseau d'information
et d'assistance
au
maillage
serré ; il est même devenu politiquement correct de tout dire
et de tout montrer jusqu'à l'exhibitionnisme. L'assistance n'est plus une assurance,
c'est un mode de vie dont la douceur cache l'aliénation qu'elle induit. La social
démocratie est une drogue addictive ! Le livre de Hannah Arendt (Condition
de l'homme moderne) montrait déjà, il y a 50 ans, cette absorption de la
sphère
privée par la publique.
- L'état national, qui ne garantit plus
cette liberté privée mais la rend même suspecte, perd
sa raison d'être.
Ainsi le pacte national se
dissout (la nation en même temps) et les hommes cherchent une autre façon
de vivre ensemble, de se construire une société viable.
Et comme aucune forme politique ne se découvre, il ne reste que
les vieux oripeaux : communautarisme, régionalisme, religion etc.. L'illusion
européenne, vide de forme politique, porte une lourde responsabilité dans ce
suicide.
Mais surtout, cette nation qui ne gouverne plus, qui ne fait plus
son travail de protection, c'est à dire de choix entre ce qui est bon et ce qui
ne l'est pas, (honte à toute
discrimination,
rien
n'est bien rien n'est mal, tout est permis, pas d'ennemi, que des amis, pas de
conflit, seule la vie de chacun vaut notre compassion, sans réserve, même si
la
déchéance de
certains est de leur fait),
cette nation se suicide, comme si sa tâche était désormais
accomplie. Elle n'exerce plus ses pouvoirs qu'elle
abandonne au "machin'' européen (qui ne les prend d'ailleurs pas) sans
forme institutionnelle, non représentatif et qui n'est en rien un substitut
crédible de cette alliance consentie entre démocratie et nation, qui garantissait
la
sphère
privée
et
donc
la
liberté
des hommes. Pire : les symboles même du pouvoir sont jetés au rebut en Europe
:
monnaie,
peine capitale, armée demain, etc.
Le pacte démocratique est rompu ; le peuple
qui constituait la nation a perdu son cadre de
référence en perdant cette autorité parfois dure et
cruelle mais qui lui permettait d'exister. La nation portée au fanatisme a bien
entendu fait un mal considérable à l'Europe ! Mais on a jeté le bébé avec l'eau
du bain et la baignoire est vide. Les
hommes
sont à nouveau incertains, savent qu'il ne sort
plus représentés et que ce qui reste de cette représentation n'est plus qu'une
mise en scène, sans
pouvoir. Ils ne sont d'ailleurs pas prêts à consentir à UE la même confiance
ni la même délégation qu'ils avaient, en son temps, consentie à la nation. Chacun
peut
constater
combien,
dans
la
vie courante, ce diagnostic est juste. Qui a
encore sérieusement le sentiment d'être gouverné
?
On peut évidemment craindre les conséquences de cet état de
fait, véritable rétrogradation à l'état de nature et
au "tous contre tous''.
PM dans un dernier chapitre montre aussi que la
division politique du monde recouvre la division
religieuse. N'est ce pas inévitable quand la
structure institutionnelle se délite ? Il faut bien se raccrocher à quelque chose.
Mais
voir dans le religieux un remède à ce
délitement,
propre à l'Europe en crise, me parait bien peu convaincant,
par le fait même que la nation s'est construite sur les ruines des dieux
morts. N'espérons pas trop des fantômes.. Le livre de Luc Ferry (Apprendre
à
vivre) traite de cela avec pertinence. La lecture de "Le
Progrès ou l'opium
de l'histoire" de Robert Redeker apporte aussi certains éclairages.
Un petit livre important que devrait lire
tout citoyen européen surtout s'il est inquiet de l'évolution
actuelle. Et qui ne l'est pas ?
Editions Gallimard - L'esprit de la cité (2006) - 100 pages