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Andreï Makine - L'archipel d'une autre vie


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Andreï Makine - L'archipel d'une autre vie
livres-et-lectures.net - Date de la note : 8 octobre 2016

Comme l'immensité du Tibet, celle de la Taïga russe de l'est de la Sibérie est une révélatrice. La vraie vie (celle qui consiste a choisir entre deux parfums, Dior ou Chanel, par exemple) n'a pas cours là-bas. Les surcouches de civilisation s'effritent et laissent la statue interne de l'homme apparaître, dans ce qu'elle a d'essentiel. La morale elle-même n'est plus de mise si elle n'est qu'une convention. Seule reste celle qui s'est imprimée au fond de nous et qui colle à notre être. Notre cerveau limbique mène la danse, un peu gauchi par notre expérience. Et c'est sur cet homme là, pense AM, que peut se construire un monde, une autre vie. Proposition que je ne partage pas.

Dans les années 50, un commando de 4 hommes, politiques et militaires, est assigné à chasser un fugitif d'un camp et à le ramener vif au paradis socialo-communiste qui saura lui faire passer le goût de la fuite. Tout cela au fond de cette Taïga infinie de la Sibérie de l'extrême Est ou la survie de l'homme n'est pas acquise, froide et vide. Mais le fugitif se joue d'eux par son habileté stratégique et tactique. Tout ce monde, chasseurs et chassés, s'enfonce, tourne en rond, oublie ses objectifs et voit peu à peu se créer, dans une anomie croissante, un retournement de tout ce qui paraissait impératifs et valeurs. Le chassé devient chasseur, la balle hésite ou suit un viseur tordu, le pont ne permet plus de traverser la rivière, l'homme est une femme, ou l'inverse, la terre est marécage, pour se dissimuler on s'expose, etc. Magnifique oeuvre littéraire tourbillonnante où nous sommes entraînés de bon ou mauvais gré dans une folle poursuite... de nous-mêmes, lavés de nos masques sociaux.

Le résultat n'est pas une ode à la pureté ni à la grandeur de l'homme quand celui-ci révèle son moi profond. AM a parfaitement raison à mes yeux de nous rappeler notre intime faiblesse et de nous dire que construire des systèmes politiques ou sociaux sur un homme idéal est une folie. Où sont-ils, aujourd'hui, les Prolétaires, les Aryens, les innocents à la Rousseau, les croyants fanatiques et autres baudruches ? Ils ont fini ou finiront sous les bombes ou au goulag. C'est pour l'homme concret qu'il faut construire un monde qui ne le rende ni criminel ni inutile. C'est sans doute plus difficile et moins enthousiasmant que de spéculer sur des modèles théoriques.

Et pourtant je ne partage pas l'espoir évoqué d'une "autre vie" pour cet homme nettoyé, lavé, si ce n'est en transition. Cet homme-là en serait réduit à cracher dans la soupe de son intelligence, à faire fi de sa capacité à se représenter le monde, non par la foi qui est un leurre de fausse simplicité, mais par son esprit qui modestement, construit et doute. Cet homme redevient une bête et non un humain qui, lui, saurait s'appuyer sur les épaules de ceux qui l'ont précédé et partagerait notre immense héritage. Non, ce pauvre solitaire ne saura pas réécrire les sonates pour violoncelle seul de Bach, ou les quatuors de Chostakovitch, il ne produira pas la relativité générale ou la mécanique quantique et ne composera pas les Essais de Montaigne. Il essaiera de ne pas crever et de prendre son pied. C'est égoïste, terriblement insuffisant, et personne ne peut sans afféterie proposer cela en modèle durable d'existence. Monsieur Makine, y souscrivez-vous réellement vous-même ?

 

Albin Michel (2006) - 165 pages