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Maalouf (Amin) / Les croisades vues par les Arabes

La barbarie franque en terre sainte

Date de la note : 26/09/2001

Il faut avant tout lire ce bref récit, écrit en 1983, comme un roman historique que le sous-titre résume d'ailleurs assez mal. Deux siècles (12 et 13ème) de rêves de conquête des lieux saints par les chrétiens se déroulent ici, et tiennent notre attention de lecteur en éveil. La chose est connue ; mais ce qu'elle révèle du monde musulman l'est moins et peut, aujourd'hui encore, nous aider à comprendre cet univers, que nous ignorons pour l'essentiel.

Il n'est pas utile de résumer ici ces vagues d'assauts successifs et ces massacres, toujours suivis de contre attaques aussi violentes et cruelles. Il semble plus intéressant d'en tirer quelques considérations faites par A. M. lui-même, pour la plupart.
- On se prend à rêver devant la richesse des pays chrétiens au 12 et 13ème siècles, qui non contents de construire des cathédrales et des palais trouvent les moyens de financer des "guerres du golfe" à répétition pendant 200 ans.
- Le raffinement de la civilisation musulmane à cette époque est supérieur à celui du monde chrétien. Cela frappe dans les domaines de l'apport culturel (transmission du savoir grec, mathématiques, poésie, justice entre autres).
- Ce monde musulman n'est plus en fait un monde "arabe" dont la grande époque a été de 622 à 1055. C'est un monde turc, qui prend les habits de la civilisation arabe.
- Turcs ou arabes font tous preuve d'une totale incapacité à bâtir des institutions... comme aujourd'hui ! Chaque décès de dirigeant est le déclencheur d'une guerre civile.
- Les chrétiens importent leur compétence à la productivité militaire, un peu, mais surtout agricole et commerciale et à faire naître autour d'eux la prospérité. Les musulmans n'ont encore pas relevé ce défit : voir Israël et la Palestine de nos jours.
- Les chrétiens ont aussi hérité du monde romain le sens du droit, et des limites qu'il impose aux pouvoirs, aussi élevés soient ils C'est un ingrédient sans lequel la démocratie n'a pas de sens et est tout au plus une représentation théâtrale. Là aussi tout reste à faire dans le monde musulman...

De tout cela résulte un sentiment général que la fracture entre nos deux mondes est profonde, pleine de ressentiments et de non-dit. Et lorsqu'on rêve de démocratie dans ces pays, il me semble qu'on fait plus de mal que de bien. Rien n'est en place pour l'accueillir, ni les esprits des hommes ni les institutions minimales ni surtout l'économie. L'Allemagne, la Russie ont payé ou payent pour apprendre, mais elles en ont le désir. Il me semble au contraire que seuls des régimes forts, autoritaires, capables d'organiser l'investissement comme a su le faire en son temps la Corée du Sud peuvent conduire ces pays à la prospérité, sans laquelle le fossé entre l'ouest et l'orient persistera, avec son cortège d'incompréhensions et d'illusions. Prospérité qui ne naîtra pas d'ailleurs sans la mise en place d'institutions pré-démocratiques, là-bas comme ici. Après, on verra...

Éditions J'ai lu - 2001