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Jean-Marc Lévy-Leblond - La vitesse de l'ombre

Aux limites de la science

 


Date de la note : 20 novembre 2006

Ma formation (lointaine !) de physicien me fait toujours accueillir avec intérêt les livres comme celui-là qui essaient de nous aider à comprendre ce qui, chez l'homme, est à l'oeuvre dans sa compréhension scientifique du monde.

Et s'il est vrai que plus une lumière est violente, plus les ombres qu'elle projette sont profondes, il faut convenir que ce livre semble parfois prendre un peu plaisir à nous plonger dans l'ombre, surtout dans sa seconde partie.

Dans le registre lumineux, un chapitre me paraît essentiel : "La nature prise à la lettre'' qui écrit quelque part, "La formule qui énonce une loi est la loi". Ceci me parait la clé de notre compréhension scientifique du monde : les lois n'existent pas dans la nature pour l'homme autrement que par les formules qu'il établit et vérifie. Nous ne lisons pas le livre de la nature, nous l'écrivons. Une loi n'est jamais vraie ; une autre, plus précise, un jour viendra la remplacer. Une loi n'est, non plus, jamais fausse, pour la même raison.

JMLL a bien raison aussi de rappeler les limites de validité qui caractérisent et encadrent toutes les lois. Leur usage hors de ces limites est une tentation à laquelle bien des non scientifiques (et même des scientifiques) ont cédé. La Relativité a été un champ fertile d'extrapolations souvent naïves, voire absurdes, que le livre rapporte avec gourmandise. L'auteur passe aussi en revue, avec talent, les mythes et objets de folklore associés à la recherche et aux chercheurs. Que d'idées reçues !

Un autre sujet important abordé ici est la dissociation croissante entre recherche et enseignement. Je suis parfaitement d'accord avec l'auteur que, pour bien comprendre quelque chose, il faut être capable de le présenter et de l'expliquer. Cette dissociation ne présage donc rien de bon ! L'auteur demande d'ailleurs si l'on peut produire du savoir sans le partager. C'est non, bien entendu.

En revanche, je suis resté de marbre devant le chapitre "La science est-elle universelle ?". Que les pratiques chinoises ou les sciences arabo-islamiques aient leurs caractéristiques propres, comme la pratique européenne, qui en doute ? Cela, pour autant, ne retire rien à leur caractère universel. Car, ce qui le signe est, à mes yeux, qu'un être humain, un seul, pygmée de la forêt ou président d'Apple, puisse dire qu'un raisonnement est faux et que cela invalide définitivement ce raisonnement pour toute l'humanité. C'est d'ailleurs cette universalité humaine qui identifie l'activité scientifique et la distingue d'autres savoirs : la religion, l'astrologie, la thérapeutique, la sociologie, etc. ne sont pas des sciences. C'est peut-être là qu'est la confusion. Ce qui, soit dit en passant, n'est en rien un jugement de valeur. J'ai beaucoup plus besoin dans ma vie courante d'un savoir thérapeutique efficace que de bien posséder la théorie SU3 de représentation des particules élémentaires !

En dépit de ce désaccord (sur les mots ?), un bon livre, facile à lire et qui fait travailler notre réflexion. Je le recommande vivement.

Editions Seuil, science ouverte (2006) - 270 pages