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Primo Levi - Si c'est un homme


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Primo Levi - Si c'est un homme

 

livres-et-lectures.net - Date de la note : 26 novembre 2016

Même si vous avez déjà lu beaucoup sur les camps nazis et pensez qu'il n'est pas sain de ressasser la chose ad nauseam, lisez quand même ce récit d'un survivant. Il est factuel, sans emphase, détaillé et nous en apprend sans doute plus sur l'homme que sur les camps. Et il évoque en moi une image dont je dirai un mot.

A la lecture de ce livre, la première surprise est l'absence totale de passion que met PL dans la description de l'environnement qui sera celui de son internement à Auschwitz. Un environnement brutal, dominé par la faim, le froid, l'épuisement, des ordres déraisonnables et humiliants, une vie chosifiée et menacée de mort à la première faiblesse. Aucun pathos, pourtant, mais la narration précise, factuelle de ce qui se passe. Ce livre ne donne pas de leçon, il raconte. C'est à mes yeux ce qui le rend si fort. PL laisse à peine percevoir sa peur qui, pourtant, devait être vive. Quelle bouillie émotionnelle et idéologique déclencherait de nos jours la description d'événements semblables !

Quelques pour cent de ses compagnons auront, comme lui, survécu. En partie grâce à leur volonté de tout faire pour survivre, au prix parfois d'y perdre leur âme. En partie aussi grâce à des concours de circonstances souvent paradoxaux. Un exemple : ayant la scarlatine, il n'est pas évacué du camp, mais se réfugie dans l'infirmerie désertée. Ceux qui ont été évacués sont tous morts d'épuisement. Pas lui...

Ces conditions de vie créent un milieu social dominé par une menace de mort omniprésente. Le comportement des internés est alors parfaitement humain : survivre encore un peu. Même si certains actes de solidarité, souvent communautaires, sont réels, ce n'est certes pas cette vertu qui guide le quotidien. Ce qui rend d'ailleurs ces quelques actes à la fois émouvants et porteurs d'espoir. PL est conscient de la perte de solidarité, du dessèchement qui caractérisent cette société. Il dit même avoir eu honte de sa propre insensibilité face à l'inacceptable.

Mais au fond (c'est moi en non l'auteur qui aborde ce point), le camp n'est-il pas l'image simplifiée, purifiée, de notre vie sur terre, telle que nos religions monothéistes veulent nous la faire accepter, sans doute pour mieux vendre leur produit post-mortem ? La menace de mort y est permanente et si on échappe parfois au camp, on n'échappe pas au Dieu-Führer dans le monde qu'il aurait créé. Les lois prétendument révélées y sont aussi absolues qu'absurdes et sans recours, comme au camp. Les anges y sont aussi ceux de la mort. Nous convaincre que la terre est une vallée de larmes est le pain quotidien des serviteurs des religions. Nous ne sommes, en effet, pas de la race des dieux et ne méritons pas mieux tant que nous n'aurons pas racheté notre "salut", qui, pour autant, ne nous fera pas changer de caste... J'approuve infiniment la couleur gris-vert de la couverture du livre, celle de la pourriture, de la moisissure que j'associe à cette version religieuse-nazie du monde que les bons Aryens avaient mis en scène.

Il me semble que si l'on ne devait lire qu'un seul livre sur ce qu'ont été les camps nazis, c'est celui-là qu'il faut lire. Bref, sans émotion et factuel, il nous en dit beaucoup sur ce qui s'est passé, mais aussi sur ce que nous sommes.

Pocket 3117 (1947) - 215 pages