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Jérôme Legras - La Conjuration de Göttingen

livres-et-lectures.net - Date de la note : 12 septembre 2016

Voici un thriller qui nous explique qu'un mensonge peut en cacher un autre et cela même dans le temple de la Raison qu'est la physique mathématique. Fichtre ! De là à suivre comme une vérité la ligne du complot qui structure ce roman, il y a un gouffre que je ne franchirai pas et qui désenchante un peu ma lecture. Il y a heureusement mille autres raisons de s'y intéresser, car il met le doigt, avec talent, sur certains aspects peu connus de la compétition au sein de la recherche.

Je suis assez rétif aux explications "complotistes", parce qu'elles supposeraient pour réussir des hommes qui n'existent pas. La confidentialité est l'ingrédient sans lequel un complot échoue ; et la vanité humaine est telle que détenir un secret donne à celui qui le détient un sentiment de puissance dont, un jour ou l'autre il fera étalage, sur l'oreiller ou ailleurs. J'ai trop connu des conseils d'administration bavards, par exemple, pour savoir qu'un secret n'en est plus un quand il est partagé par plus de 2, certains diront 3, personnes. Alors un complot planétaire fomenté par une société secrète et partagé par plus de 10 "chefs" est pour moi sans consistance.

En revanche, la lutte pour publier avant les autres est une constante de la recherche, j'en ai été témoin cent fois et cela a plutôt empiré. Empiré, car même dans la recherche fondamentale, le financement est de plus en plus délégué aux chercheurs qui sont ainsi contraints, pour être financés, de montrer par leurs publications et les récompenses liées, qu'ils sont les meilleurs. Ceci serait parfait si ceux qui les évaluent pour les financer avaient compétence à le faire. Ce n'est pas le cas et c'est, non pas sur leurs travaux, mais sur leur "marketing" qu'ils sont jugés. Le seul véritable critère est la reconnaissance de leurs pairs, qui se mesure à la référence orale ou écrite à leurs travaux et c'est en fait cette reconnaissance que les véritables chercheurs recherchent. D'ailleurs, diriger une équipe de chercheurs est avant tout mesurer et organiser cette reconnaissance et la faciliter au mieux pour donner toutes leurs chances aux meilleurs. Ce sont les bons chercheurs qui feront les bons programmes et non l'inverse, comme on le croit encore dans certaines institutions vénérables... Des chercheurs fonctionnaires ? Un oxymore.

Cette lutte peut conduire aux excès et aux tricheries que la presse relate parfois, encore qu'il serait déraisonnable de penser que ces excès sont monnaie courante. Qu'il y ait eu une farouche compétition intellectuelle au tournant du XXe siècle pour les révolutions quantique et relativiste ne fait aucun doute. Einstein écrivait lui-même qu'au moment où il a publié, la relativité était "toute prête à être découverte". On peut dire, sans grand risque d'ailleurs, qu'au moins deux publications majeures avant celle d'Einstein contenaient déjà l'essentiel de cette théorie, mais pas la synthèse. A la place de ces messieurs, n'aurions-nous pas aussi joué du coude pour avoir la médaille ? De là, sans preuve absolument convaincante, à faire peser sur certains hommes à la contribution scientifique exceptionnelle (je ne veux pas trahir l'intrigue !) une charge de mensonge et de trahison me gêne, même si des questions subsistent sur le partage de la paternité de la relativité au début du XXe siècle, à une époque où prévalait un nationalisme exacerbé.

La part plus contemporaine du roman, qui implique le FBI et la naissance de la bombe H, est là pour l'action, mais le coeur du roman est bien la révélation du mensonge précédent et du complot qui l'entoure. De plus, l'écriture qui privilégie jusqu'à l'excès l'ambiguïté et le non-dit ne facilite pas la lecture, dans un sujet où beaucoup de lecteurs ne se sentent pas forcément chez eux et où on aurait pu espérer de la vaseline au lieu du papier de verre... Ceci posé, ce roman a un très grand mérite à mes yeux, celui de rappeler, à une époque ou l'histoire est dépréciée et oubliée, la lutte intellectuelle qui a eu lieu au début du XXe siècle et qui non seulement a bouleversé notre représentation de l'univers, mais a aussi rendu possibles les percées technologiques qui nous éblouissent souvent, sans avoir la moindre idée de tout le savoir qui est derrière. Elle nous manque un peu, cette lutte, car depuis 1930, aucune découverte majeure de la taille des quantas et de la relativité n'a vu le jour...

Et j'apprécie aussi la mention faite par l'auteur du rôle éminent de Henri Poincaré qui, sans avoir eu la capacité de synthèse et d'ouverture d'Einstein (il était attaché, semble-t-il à "l'éther") a contribué de manière remarquable à ce mouvement d'idées. Un nom bien oublié des incultes scientifiques au pouvoir, en dépit de leur frénésie mémorielle...

L'Archipel (2016) - 500 pages