Jean
Lacouture - Montesquieu
Les
vendanges de la liberté
Date de la note : 17 juillet 2005
JL nous donne ici une très belle biographie de Montesquieu,
personnage souvent mal connu. Vivant au début du 18ème siècle, M sut détecter
le profond changement des moeurs en cours à la suite de la vague de fond de
l'industrie naissante et sut en dresser une analyse "sociologique" qui inspirera
la pensée politique jusqu'à nos jours. Nul n'ignore sa théorie de la "séparation
des pouvoirs" !
Il a, comme Montaigne 100 ans plus tôt, mis la liberté, et donc l'instabilité
positive, au
coeur
de
sa
vision
des
institutions. Et avec elle la conviction, infiniment moderne, que la
viabilité d'un état se mesure à la capacité dynamique de ces institutions à traiter
les questions qui se posent et non dans la beauté ou la rigueur de son architecture,
comme l'ont cru les totalitarismes. La "séparation
des pouvoirs" (l'un corrige l'autre) illustre bien cette lutte permanente
des forces qui établit à chaque instant un équilibre sans cesse à refaire : "En
un mot, un gouvernement libre, c'est à dire toujours agité, ne saurait se maintenir
s'il n'est, par ses propres lois, capable de correction". M
apporte
aussi
cette
vision
neuve
du
dynamisme
de
l'activité
économique,
par
essence
instable. Sa familiarité avec l'Angleterre n'y est pas pour rien. Il perçoit
que se termine un monde français aux valeurs bâties sur la terre et que l'on
pouvait croire stable, voire créé tel quel par un dieu. Aujourd'hui
encore des nostalgies subsistent..
Mais ce livre n'est en rien un traité de politique, même si les idées essentielles
de M y sont rappelées. C'est surtout la biographie d'un homme, aristocrate lucide,
assez habile en affaires (le vin) et fortuné pour être libre au point de renoncer
à une charge publique prestigieuse pour mieux disposer de soi. C'est un grand
plaisir de voir M sur ses terres du bordelais faire son vin et le vendre, mais
aussi tutoyer les rois et autres puissants, lutiner des comtesses et déployer
devant la vie stoïcisme et humour.
Il y eut peu de succès littéraires comme le sien et surtout peu qui
valurent à un homme la considération qui lui fut accordée par ceux-là même qui
exerçaient le pouvoir partout en Europe. Qu'il ait au passage égratigné l'église
sans se la rendre hostile (elle était encore dangereuse) montre son habileté,
que
les princes ne surent jamais utiliser à leur profit, à son grand regret. Il est
vrai que l'hommage
qu'il rend à la liberté et à la raison laisse peu de place à la foi..
JL montre aussi la conception exigeante et presque réservée que M s'est faite
de la démocratie, défavorablement impressionné par les modèles détraqués de Venise,
Gènes ou Amsterdam. Faire
de la loi l'instrument de la liberté, rendre "la planète des hommes
raisonnablement
habitable", beau programme qui éclaire bien la haine qu'avait M du despotisme.
JL dresse enfin un passionnant parallélisme entre M et Montaigne, autre
grand
gascon "stoïcien", l'un comme l'autre heureux et sans illusion.
Merci à JL pour cette piqûre de rappel pour cet homme de haute stature qui engendrera
une ligne de pensée, honneur de notre pays, que représenteront ensuite Constant,
Tocqueville et Aron.
Editions Points - P1348 - 390 pages