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Jean de Kervasdoué - La peur est au dessus de nos moyens

Pour en finir avec le principe de précaution

livres-et-lectures.net - Date de la note : 9 juin 2011

Si la raison conduisait la marche du monde, le principe de précaution n'existerait pas, car il est illogique et terriblement coûteux, puisqu'il oblige à dépenser en protections contre l'inconnu des sommes qui auraient été utiles face à des risques réels. Au fond, sa meilleure application serait de se saborder. Il n'est qu'un masque luxueux, créé pour dissimuler nos peurs et les limites de notre pouvoir.

L'auteur est un ancien Directeur des Hopitaux, dispose d'une connaissance vécue du monde de la santé et d'un bagage économique important. Ce n'est donc pas une discussion "de principe sur un principe" qu'il propose ici. Il nous livre, au contraire, les conclusions de son expérience. Il prend, sur le "Principe de Précaution", tel qu'il figure dans la Constitution, mais surtout tel qu'il est appliqué, une position négative, argumentée et claire. On peut tenter de la résumer ainsi :

Ce principe est inutile. Son existence n'aurait préservé d'aucunes des catastrophes sanitaires passées (Sang contaminé, canicule, vache folle, etc.)

Il est nuisible, parce qu'il détourne des sommes considérables d'objectifs réels et avérés, vers des actes démesurés et coûteux (1,5 à 2 milliards gaspillés dans la grippe H1N1). Sans oublier que cette arrogance de riches (la France avait acquis à cette occasion 1/3 des réserves mondiales de Tamiflu !) était aussi une arrogance d'Etat, qui interdisait aux médecins de procéder eux-mêmes à la vaccination, ce qu'ils n'ont pas apprécié.

Il est pernicieux parce qu'il est un mépris de la logique. Il veut faire croire que l'on peut protéger une population d'un risque que l'on ne sait pas mesurer et dont on ne sait même pas s'il existe. Est-on bien conscient que c'est absurde ? Que, même entre gens de bonne volonté, on ne peut pas atteindre un consensus, puisqu'on ne sait pas qualifier ce dont on parle ? Faut-il vraiment en arriver là, après avoir tué les sorciers, les rois et les dieux ?

Il est funeste parce qu'il donne un poids aussi grand aux rumeurs de l'opinion qu'au véritable savoir scientifique. Par exemple, devant une rumeur, la ministre de l'époque (NKM) plaçait les Académies des Sciences, de médecine et d'agriculture au rang de "lobby" (cf p. 229). L'auteur parle d'une régression politique ; c'en est aussi une de l'intelligence.

Il est dévastateur parce qu'il entretient et parfois exacerbe des peurs ( OGM, antennes, téléphones, nanotechnologies, cellules souches, etc.), en accordant la crédibilité de l'Etat à des rumeurs qu'il accueille comme des risques sérieux ou avérés, même si les scientifiques renommés du domaine affirment que rien ne les fonde, ce qui a été plusieurs fois le cas.

Il est dommageable parce qu'il conduit à ralentir, voire interdire des recherches qui auraient au moins permis de progresser et peut-être de répondre au risque supposé. Les exemples abondent et il est évident que la France recule dans nombreux de ces domaines, se livrant par exemple à Monsanto pour les OGM, alors qu'elle disposait, il y a quelques années d'une véritable compétence qu'elle a perdue, faisant fuir chercheurs et laboratoires.

Il est dangereux, enfin, parce qu'il donne l'illusion que l'Etat peut tout, qu'il est un recours à toutes nos peurs. C'est évidemment faux et les désillusions à répétition dans ces domaines détruisent irréversiblement la crédibilité des institutions. Elles n'en ont pas besoin.

D'un souci, que l'on peut comprendre, de donner aux Etats, dans le domaine de l'environnement, un moyen d'actualiser sa prudence, le Principe de Précaution s'est étendu à tout ce qui peut faire peur et il peut pratiquement être brandi, en inversant l'exigence de preuve, par n'importe quel individu sur n'importe quelle crainte, fondée ou rêvée. Il devient ainsi un refuge dogmatique pour le tri du bien et du mal, là où prudence, sagesse et compétence feraient mieux l'affaire. Une sorte de retour sinistre à l'inquisition. Effrayant !

Ce remarquable livre aide à s'y retrouver.

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Plon (2011) - 240 pages