Vassili Grossman - Vie et destin





Pour recevoir chaque résumé de fiche par e-mail, dès sa publication, allez sur livres-et-lectures.com

Vassili Grossman - Vie et destin

 

 

Date de la note : 7 juin 2006
Ce livre (terminé en 1959) est un chef d'oeuvre, à la fois par son contenu, par son style et par sa forme. Il est, bien entendu, toujours un peu inquiétant d'ouvrir un roman de près de 800 pages à l'écriture serrée ! Ici on ne le lâche que parce qu'il s'arrête, avec d'ailleurs autant de simplicité qu'il avait commencé. Il faut croire que les choses les plus dramatiques ne prennent leur poids qu'exprimées simplement.

Car ce que VG (1905 - 1964) nous raconte a pour toile de fond la bataille de Stalingrad, où la victoire des armées russes a arrêté les allemands en 1943. On sait la violence des combats, dont l'issue devait décider du sort de la guerre et malheureusement rendre à la dictature communisme une légitimité de vainqueur qu'elle avait perdue par ses exactions sur son peuple. Les scènes que décrit VG sont extraordinaires de vérité et aident à se représenter cet enfer où plus rien ne fonctionne à l'exception des armes.

Ce n'est pourtant pas ce récit de guerre qui, à mes yeux, fait de ce roman un chef d'oeuvre, même si l'auteur décrit ce qu'il a vu, sans emphase et avec une simplicité poignante. C'est autre chose, plus rare, que seul un homme qui a profondément souffert, physiquement et moralement peut faire naître. VG fut jusqu'aux grandes purges de 1937 un ardent communiste et un écrivain vénéré, acceptant jusque là de se contraindre à ne pas voir et à se taire devant les arrestations et l'assassinat de proches. Mais sa foi vacille, quand, en 1941, la guerre donne l'espoir d'un nouveau destin. A cette époque, VG prend aussi conscience de sa judéité devant les horreurs nazies. Il allait hélàs mesurer très vite que son monde soviétique non seulement n'allait pas faire oublier ses turpitudes à la fin de la guerre, mais allait au contraire les aggraver : antisémitisme encouragé, nationalisme virulent, censure, arrestations et déportations arbitraires, assassinats politiques, etc. VG est interdit de publication en URSS puisqu'il dit la vérité. Celle-ci choquera d'ailleurs aussi nos bons intellectuels du monde libre et en particulier français, qui exerceront une censure de fait sur cette oeuvre iconoclaste.

C'est donc tout d'abord cette montée de la lucidité de l'auteur face à un rêve déchu qui fait la valeur de ce roman. VG transpose son expérience sur ses personnages, sans pathos. On savait que Lénine était un chef de bande qui avait pris le pouvoir par la force, qu'il avait fait tuer ceux qui le gênaient, qu'il avait le premier développé les camps d'extermination, etc ; mais il y avait un formidable espoir derrière cela, que VG a partagé. Lorsqu'il découvre que cette situation inhumaine n'est pas un passage, mais que, comme le nazisme, ce régime ne peut exister que si les hommes acceptent leur servilité, il se révolte. Car un homme, qui n'a ce nom que parce qu'il possède une liberté qu'il peut exercer, doit, pour devenir un bon nazi ou un bon communiste, cesser de prétendre juger et doit accepter au risque de sa vie les décisions et les valeurs collectives que le parti promeut. L'entretien que VG a eu avec Souslov est clair à cet égard. L' homme devient alors un esclave, une sorte de pièce interchangeable de la vaste machine sociale. VG comprend qu'il s'est rendu complice de ce crime de déshumanisation totalitaire. Il ne dit jamais que nazisme et communisme sont identiques. Il ne semble d'ailleurs pas le penser. Mais dans leur conséquences, ils se valent.

Mais surtout, c'est l'humanité de ce texte qui en fait sa valeur. Non la vertu tapageuse de héros d'exception, mais la vertu humble des êtres simples qui souffrent de l'injustice, de la famine, de la terrible guerre qu'ils subissent et qui sauront cependant trouver les ressources nécessaires dans l'amour de leur pays, et non de leur parti comme on a essayé de le faire croire, pour chasser les envahisseurs allemands. On sent que VG les aime, ces russes inflexibles qui, en dépit de tout, gardent leur humanité et donc leur liberté vivantes. Existait-il dans cette désillusion et cette tourmente un autre espoir ?

Editions Robert Laffont (2006) - 770 pages