Alain Finkielkraut - Nous autres,
modernes
Date de la note :8 juillet 2006
Ce livre part, au fond, de la constatation que le jeu libre et responsable de
la
raison,
le
signe
et l'orgueil du "moderne", en
voulant détruire le déraisonnable, engendre des monstres que l'on
n'attendait
pas .
D'où
la question "faut-il être moderne ?". La réponse sera "oui,
avec
prudence" à
l'issue d'un parcours en quatre leçons, éclairant, mais difficile.
La difficulté de cette lecture tient certes au contenu qui demande de
l'attention
pour être
saisi. Mais elle tient aussi au style de AF passant d'une idée à l'autre,
amoureux
de l'expression qui sonne bien même si elle n'est pas toujours indispensable,
parfois
discursif là où une pause, une synthèse seraient utiles.
Mais l'effort surmonté
apporte sa récompense.
La première leçon est une traversée de la genèse
de ce concept de "moderne" qui a pris forme
à la Renaissance, quand l'homme a perçu que sa liberté lui
donnait l'opportunité
de se façonner lui-même, en opposition avec l'ordre hiérarchique
immuable donné
par les dieux. Mais, pour se construire, il lui faut du temps (ce sera l'histoire,
déifiée par la suite)
et l'usage de la raison, elle aussi quelque peu déifiée,
pour
conduire
cette
action. L'homme devient alors un matériau encore imparfait, une pâte à modeler
que l'on triture sur la "table rase",
mais qui perd ainsi une part de sa dignité. Tout ce qui entrave alors
la
voie
de "l'homme
nouveau" ou ne prend pas ce chemin royal est à éliminer, conduisant à nier
le
tragique de la condition humaine et autorisant en bonne conscience les holocaustes
communistes
ou
nazis.
La seconde leçon nous fait saisir la dislocation de notre pensée
moderne entre
deux voies : une méthode génératrice d'actes efficaces,
la
science,
et une pensée littéraire
qui
intègre en harmonie
le
passé et l'inintelligible à la raison brute. L'humanisme, de même,
se déchire
entre une voie qui ne se fie qu'à la méthode, celle de la table
rase pour mieux
construire,
et
une
autre
qui veut continuer à accepter le passé même s'il présente,
pour la raison moderne, des errements que l'on ne peut plus admettre, mais qui
ont façonné l'homme. Que
la première voie ait dominé le siècle passé est évident,
privilégiant l'intelligible
en tout et plaçant tout sous le joug de la volonté humaine. Un
sous produit de
cette vision mécanicienne est d'ailleurs l'idée que l'homme n'est
qu'un conditionnement
de la société et sa culture une simple pratique sociale ! Et
comme
tout
ne
peut
se
réaliser
qu'au
cours de notre vie, celle-ci se place alors au centre des préoccupations
et
des attentes.
La troisième leçon tente de "penser le 20ème siècle",
un monde qui a cessé d'être
immuable et où le "progrès" éblouit, mais génère
de nouvelles inégalités et de
nouveaux conflits. La guerre de 1914, puis l'essai de façonnage de l'homme
par
les totalitarismes conduiront à l'immense déception qui laisse
aujourd'hui le
monde confronté à la part d'incertain qu'il semble receler de manière
irréductible.
Et les intellectuels, qui se sont prêtés à ces manipulations
aient perdu leur
crédibilité, n'est pas fait pour étonner, transformés
en simple chiens de garde
d'idéologies suicidaires. L'Europe, qui a été à l'origine de cette crise,
depuis la folie de 1914,
a
cessé
d'être un modèle d'organisation valable du monde.
La quatrième et dernière leçon pose la question des limites. L'homme moderne
a en effet , à l'image des anciens dieux, outrepassé toute limite : Prométhée
n'est plus un fautif, mais un exemple. A tel point que peu à peu s'est imposée
l'idée que tout est possible à notre volonté. Le malheur même et la mort sont
frappés d'illégitimité ! Mais la plainte devient accusatrice. L'homme devient,
à
tort
ou
à
raison,
responsable
de
tout ; il est victime de lui même. Alors, renaît un besoin de limites devant
ce qui
se perçoit maintenant comme un danger.
AF conclut ce parcours descriptif de notre état sur une évidence : nous ne choisissons
pas d'être modernes. Nous le sommes. Mais soyons le avec prudence, plus que nous
n'en avons eu jusqu'ici. Certes ...
Editions ellipses (2005) - 358 pages