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Luc Ferry - Apprendre à vivre
Ce livre est un
tour d'horizon plutôt simple d'accès de la pensée philosophique
et religieuse européenne des origines à aujourd'hui. Elle s'adresse
en principe aux "jeunes générations", mais dépasse largement cette cible.
C'est une gageure réussie,
qui tient à la
fois la promesse de simplicité et celle de condenser
en quelques pages un univers qui souvent impressionne et décourage.
Le succès
me semble particulièrement notable sur
un point où achoppent bien des traités de ce type. En effet, il
ne s'agit pas du tout d'un éclairage pointilliste (Platon a dit,
Kant propose, Heidegger ajoute..),
mais au contraire d'un exposé qui lie explicitement
les différentes écoles de pensée les unes aux
autres. Cette liaison chronologique peut d'ailleurs être un approfondissement
ou au contraire une opposition. C'est en fait bien
souvent une combinaison des deux qui ouvre la
porte à une pensée nouvelle.
Dans la première partie, LF rappelle ce qui à ses
yeux constitue un système de pensée cohérent : une théorie
(comment on comprend le monde), une éthique
(comment vivre dignement), une doctrine de salut
(comment vivre avec la perspective de l'irréversible et
de la mort).
C'est d'ailleurs là que philosophie et religion s'opposent : La première attend
le salut de l'homme de ses actes et l'autre d'une entité extérieure imaginée.
Il passe alors à ce filtre la pensée grecque (ici
représentée par le Stoïcisme) et son "divin cosmos" avec
lequel l'homme doit rechercher l'harmonie. Philosophie
qui nous rapproche, soit dit en passant, de la Chine où elle perdure.
Mais arrive la promesse de salut individuel du
christianisme qui pense pouvoir offrir à chaque homme l'éternité par
l'amour en dieu. De quel droit d'ailleurs ? Ayez la
foi et taisez-vous. Gros succès spirituel et de pouvoir au prix de la liberté
des hommes.
Mais le ver est dans le fruit. Et si la ''mort de
dieu'' ne se proclame vraiment qu'au 19ème s., dès
le 16ème l'homme se reprend en main. Il retrouve sa liberté de penser,
de douter, de mettre à l'épreuve, de comprendre par lui même comment fonctionne
le monde. Ce n'est plus d'un autre (ce dieu) qu'il doit attendre un salut,
mais il doit
le
préparer
lui-même par ses actes. Il est conforté en cela par le fait que son nouveau
savoir permet de dénouer le réel du dogmatique (ex. : la terre au centre
du monde). Et si le dogmatique vérifiable se révèle faux, qu'en est-il
du non vérifiable ? Un soupçon d'illusion, voire de mensonge, commence
à peser sur ces écoles de pensée religieuses dont l'immobilisme ne résiste
pas au nouveau courant du monde émerveillé de son pouvoir.
De cette recherche du salut terrestre, hors les dieux, surgiront hélàs
de nouvelles "religions''
(scientisme, patriotisme, communisme), destructrices
de liberté et dont la toxicité se
révélera vite.
C'est un grand vide qui se créera alors, que
mettront en musique les "déconstructeurs post-modernes"
conduits par Nietzsche : mort à ces idéaux creux, à
ces valeurs faussement crues "supérieures à la vie''
qui ne sont qu'extérieures à la réalité. Concilions
en nous une part de ces forces inévitables qui nous
déchirent, mais donnons toutes leurs chances aux forces
positives, vitales. La fameuse "volonté de puissance''
de Nietzsche est alors cet usage de la liberté pour
donner toute leur expression à ces forces,
en préférerant le présent au passé et à l'avenir. Retrouver
une innocence à chaque instant ? Soit, mais
n'est-ce pas aussi se soumettre aux lois aveugles
du monde ? N'est-ce pas une sacralisation
"obscène'' (LF p. 234) des réalités ?
Dans cette ligne, Heidegger montrera notre
cheminement vers un monde où la technique
rejette peu à peu tout objectif extérieur et supérieur
à elle. Autre menace, bien perceptible.
LF, conscient que cette "déconstruction'' aboutit
à une impasse, pense que la philosophie a aujourd'hui
son mot à dire et qu'elle est, en fait, la seule
réponse digne de l'homme à ce vide des
idéaux qui se remplit, pour l'instant, par
une remontée en puissance de la pensée religieuse,
magique et dont les "kits" prêts à l'emploi et soutenus par des flux financiers
puissants pullulent.
LF propose alors quelques pistes dont celle de la "pensée élargie" susceptible
de renouveler l'humanisme ; un grand travail est à faire, qu'il ne fait d'ailleurs
qu'ébaucher
ici.
Voici un livre extrêmement stimulant, plein de
confiance dans la capacité de l'homme à penser
son destin et ses fins. Cela est devenu tellement
rare..
Une remarque personnelle, au passage. Je pense que ce ne sont pas les idées
seules qui font bouger le monde, mais qu'elles sont plus une mise en musique
de ce qui se réalise dans le monde réel où la force économique est le juge
de paix. Par exemple, il me semble que l'islam sans l'argent du pétrole ne
pèserait pas lourd. Il manque peut-être à ce livre un pont entre ces deux rives.