Luc Ferry - Apprendre à vivre





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Luc Ferry - Apprendre à vivre

Date de la note : 24 avril 2006

Ce livre est un tour d'horizon plutôt simple d'accès de la pensée philosophique et religieuse européenne des origines à aujourd'hui. Elle s'adresse en principe aux "jeunes générations", mais dépasse largement cette cible. C'est une gageure réussie, qui tient à la fois la promesse de simplicité et celle de condenser en quelques pages un univers qui souvent impressionne et décourage.

Le succès me semble particulièrement notable sur un point où achoppent bien des traités de ce type. En effet, il ne s'agit pas du tout d'un éclairage pointilliste (Platon a dit, Kant propose, Heidegger ajoute..), mais au contraire d'un exposé qui lie explicitement les différentes écoles de pensée les unes aux autres. Cette liaison chronologique peut d'ailleurs être un approfondissement ou au contraire une opposition. C'est en fait bien souvent une combinaison des deux qui ouvre la porte à une pensée nouvelle.

Dans la première partie, LF rappelle ce qui à ses yeux constitue un système de pensée cohérent : une théorie (comment on comprend le monde), une éthique (comment vivre dignement), une doctrine de salut (comment vivre avec la perspective de l'irréversible et de la mort). C'est d'ailleurs là que philosophie et religion s'opposent : La première attend le salut de l'homme de ses actes et l'autre d'une entité extérieure imaginée.

Il passe alors à ce filtre la pensée grecque (ici représentée par le Stoïcisme) et son "divin cosmos" avec lequel l'homme doit rechercher l'harmonie. Philosophie qui nous rapproche, soit dit en passant, de la Chine où elle perdure.

Mais arrive la promesse de salut individuel du christianisme qui pense pouvoir offrir à chaque homme l'éternité par l'amour en dieu. De quel droit d'ailleurs ? Ayez la foi et taisez-vous. Gros succès spirituel et de pouvoir au prix de la liberté des hommes.

Mais le ver est dans le fruit. Et si la ''mort de dieu'' ne se proclame vraiment qu'au 19ème s., dès le 16ème l'homme se reprend en main. Il retrouve sa liberté de penser, de douter, de mettre à l'épreuve, de comprendre par lui même comment fonctionne le monde. Ce n'est plus d'un autre (ce dieu) qu'il doit attendre un salut, mais il doit le préparer lui-même par ses actes. Il est conforté en cela par le fait que son nouveau savoir permet de dénouer le réel du dogmatique (ex. : la terre au centre du monde). Et si le dogmatique vérifiable se révèle faux, qu'en est-il du non vérifiable ? Un soupçon d'illusion, voire de mensonge, commence à peser sur ces écoles de pensée religieuses dont l'immobilisme ne résiste pas au nouveau courant du monde émerveillé de son pouvoir.

De cette recherche du salut terrestre, hors les dieux, surgiront hélàs de nouvelles "religions'' (scientisme, patriotisme, communisme), destructrices de liberté et dont la toxicité se révélera vite.

C'est un grand vide qui se créera alors, que mettront en musique les "déconstructeurs post-modernes" conduits par Nietzsche : mort à ces idéaux creux, à ces valeurs faussement crues "supérieures à la vie'' qui ne sont qu'extérieures à la réalité. Concilions en nous une part de ces forces inévitables qui nous déchirent, mais donnons toutes leurs chances aux forces positives, vitales. La fameuse "volonté de puissance'' de Nietzsche est alors cet usage de la liberté pour donner toute leur expression à ces forces, en préférerant le présent au passé et à l'avenir. Retrouver une innocence à chaque instant ? Soit, mais n'est-ce pas aussi se soumettre aux lois aveugles du monde ? N'est-ce pas une sacralisation "obscène'' (LF p. 234) des réalités ?

Dans cette ligne, Heidegger montrera notre cheminement vers un monde où la technique rejette peu à peu tout objectif extérieur et supérieur à elle. Autre menace, bien perceptible.

LF, conscient que cette "déconstruction'' aboutit à une impasse, pense que la philosophie a aujourd'hui son mot à dire et qu'elle est, en fait, la seule réponse digne de l'homme à ce vide des idéaux qui se remplit, pour l'instant, par une remontée en puissance de la pensée religieuse, magique et dont les "kits" prêts à l'emploi et soutenus par des flux financiers puissants pullulent.

LF propose alors quelques pistes dont celle de la "pensée élargie" susceptible de renouveler l'humanisme ; un grand travail est à faire, qu'il ne fait d'ailleurs qu'ébaucher ici.

Voici un livre extrêmement stimulant, plein de confiance dans la capacité de l'homme à penser son destin et ses fins. Cela est devenu tellement rare..

Une remarque personnelle, au passage. Je pense que ce ne sont pas les idées seules qui font bouger le monde, mais qu'elles sont plus une mise en musique de ce qui se réalise dans le monde réel où la force économique est le juge de paix. Par exemple, il me semble que l'islam sans l'argent du pétrole ne pèserait pas lourd. Il manque peut-être à ce livre un pont entre ces deux rives.


Editions Plon (2006) - 295 pages