Jean-Marie
Constant - La folle liberté des
baroques
Date de la note : 22 octobre 2007
Ce livre, très agréable à lire, éclaire
d'une manière
brillante les conflits sociaux et de pouvoir des premiers
temps de l'époque dite baroque. Il montre aussi, à
travers des comportements qui n'en relevaient pas, comment
la démocratie a, en France, peiné à naître.
Le pays venait de traverser l'horreur des guerres de religion
et l'Etat de perdre une partie de ses références institutionnelles. Nombreux
parmi
ceux
qui
le
peuvent, les nobles en particulier qui disposent de ressources pérennes,
se réfugient dans une défense farouche, presque fanatique
de leur identité, de leur honneur, de leur gloire. C'est
ce que JMC appelle leur "folle liberté''. D'autres choisiront un stoïcisme
actif dont Montaigne fut un vivant exemple.
Pourquoi ? Au delà de la réaction aux guerres de religion que les institutions
défaillantes n'avaient su ni prévoir ni traiter,
il me semble que l'on peut déceler dans cette défense "folle" de la liberté,
l'enfantement
douloureux de la modernité, qui va caractériser l'époque baroque et prendra 200
ans en France.
Une
de
ses
caractéristiques
en est justement l'absorption de la sphère privée par la
sphère publique, non seulement par la restriction progressive des droits privés
en faveur des droits publics, mais aussi par l'adoption des valeurs privées
(économie, santé, protection personnelle, éducation, etc.) par les valeurs publiques.
C'est
ce
que
Hannah
Arendt
décrit si
bien dans "Condition de l'homme
moderne". La
réaction est violente contre cet empiétement, réaction
difficile à replacer
dans
son
contexte aujourd'hui, où presque plus rien n'est encore privé.
La rupture se dessine alors qui trouvera son apex à la Révolution où le parti
moderne écrasera la vision
privée de ces nobles.
Le livre montre bien, également, le confit entre cette
vision privée et celle d'un état naissant qui cherche à travers certains de ses
grands serviteurs,
dans une forme encore modeste d'organisation centrale, une efficacité et une
productivité incontestablement modernes et, en tous cas, supérieure à celle résultant
de
la
juxtaposition
de
sphères
privées
individuelles qui, en revanche, convenait assez bien à la guerre "en dentelles"
de l'époque.
Il montre aussi combien la vision politique de certains souverains, inconscients
de cette vague de bouleversements,
était peu moderne et combien elle préparait mal
au monde dominé par l'efficacité économique qui
allait suivre. Ni les rois, ni cette noblesse ''follement
libre'' n'allaient savoir justifier leurs privilèges dans
un monde qui changeait et dont la Révolution mit un terme à l'inutilité. L'Angleterre
saura,
cent ans avant la France, mettre en place les
institutions propres à accompagner ce changement.
La France paiera son retard par la baisse inéluctable de sa
place dans le monde.
Ce voyage dans les cinquante premières années du
17 e. siècle est passionnant et la lecture du livre un
plaisir intelligent, que l'on peut recommander sans réserve.
Editions Perrin (2007) - 322 pages