André
Comte-Sponville /
Le bonheur, désespérément
Date de la note : 20 février 2004
Ce livre est un court texte philosophique sur le bonheur.
Mais que ce mot de philosophie ici ne rebute personne ! Le propos est limpide,
direct, proche de nos pensées et préoccupations quotidiennes. Il est écrit
dans un style simple et clair, sans effet de manche. Il traite
de ce qui est, sans doute, une des attentes les plus profondes des hommes : être
heureux, ici et maintenant, dans une vie où la souffrance est sans cesse derrière
la porte. Alors, ouvrons-la avec précaution. Epicure disait "La philosophie
est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la
vie
heureuse". Il me semble que ce court traité y aide. Suivons-le un instant.
Le bonheur, d'abord, un mot dangereux. Il faut le comprendre ici comme un état,
aussi stable et permanent que possible, qui nous laisse pressentir la joie toute
proche. Rien à voir avec une exaltation, un plaisir, un moment de triomphe. Ils
y contribuent éventuellement, mais sont par nature fugitifs, et ne sont ni
stables,
ni
permanents.
Il faut comprendre et ressentir cela avant d'aller plus loin. Un "nirvana", une
"extase mystique" pour monsieur tout le monde qui a un travail, des
enfants et
un percepteur, mais qui pour autant ne renonce pas à faire un pas vers une certaine
sérénité, ferme et assurée.
Alors que nous dit l'auteur ? Pour l'essentiel, que l'espoir ni l'espérance ne
sont des amis fiables, et qu'un pas vers la sagesse consiste à ne pas s'y réfugier,
mais à vivre mieux le présent. Pourquoi ? L'espoir est d'abord l'enfant de l'ignorance.
Qui pourrait espérer ce qu'il sait déjà ? Espérer, c'est aussi désirer sans avoir,
sans profiter, sans jouir. Frustration, non ? Enfin espérer c'est aussi reporter
l'action, ne pas agir. Alors de ce trio d'ignorance, de frustration
et d'impuissance, qui peut dire qu'il nous aide à trouver le bonheur ? Le remède
? Réduire la part de l'espoir, de la croyance, de la foi, ce qu'il appelle désespérer,
au bénéfice d'un engagement dans le présent, dans ce qui dépend de nous et non
dans
ce qui
n'en
dépend pas. C'est désirer ce qui est à portée de notre pouvoir, comme rendre
heureux notre entourage, aimer, apprendre pour savoir, agir selon notre devoir,
vivre le plaisir sain. Ce n'est pas repousser le désir (comme le bouddhisme)
mais lui donner le champ du présent et de ce qui est à notre portée. C'est une
leçon de modestie intellectuelle qui s'oppose évidemment aux envolées mystiques.
C'est aussi un retour vers une philosophie d'usage commun, selon l'esprit des
grecs.
Pour être tout à fait juste, il me semble qu'il n'est ni possible ni même souhaitable
de tout à fait fermer la porte à l'espoir, l'attente de ce que l'on ignore. Toute
la recherche scientifique part de ce moteur d'inquiétude positive. Je suis depuis
longtemps convaincu de la stérilité et de la nocivité de la foi mystique ; je
reste cependant adepte de l'espérance qui me porte à comprendre mieux le monde
pour mieux agir.
Editions Librio (2000) - 56 pages