Jean
Clair - La barbarie ordinaire
Music à Dachau
Date de la note : 26 décembre 2003
Le
peintre Zoran Music (né en 1909, slovène) a été déporté
à
Dachau
en
1944
parce qu'il refusait de porter l'uniforme S. S. Ce livre est construit en deux
parties. D'abord une
réflexion de l'auteur sur ce qu'un homme, peintre, peut faire devant l'énormité
de sa situation
et comment, si il peut, survivre. D'autre part un entretien avec Music qui essaie
de
se
souvenir à la fois de ce qu'il a vécu et de de qu'il a fait.
Les deux parties du livre se complètent et conduisent aux mêmes réflexions, de
l'auteur comme de Music. J'en donnerai ici que quelques aspects qui m'ont frappé.
D'abord cette capacité de l'homme à vivre encore, même si il se sait condamné,
entouré de mourants et de morts, au coeur d'une injustice énorme, invraisemblable.
Cette volonté de trouver de quoi survivre qui lie intimement la survie du corps
à celle de l'esprit. Il ne suffit pas de manger ; on survit mieux si l'on sait
retrouver dans sa mémoire un poème, une image, un lien culturel. Il faut savoir
lutter contre la "table rase" des nouveaux maîtres et garder sa personne unique
hors du bourbier. Music y ajoutera en cachette (il risquait sa vie) un dessin
à la sauvette griffonné sur un papier volé. Exister contre la dépersonnalisation.
Honte à nos "éducateurs", sans doute fascinés par les grands totalitarismes,
qui prolongent aujourd'hui cette destruction de la mémoire, du 'par coeur', pour
façonner l'homme nouveau, voué au slogan, inculte et consommateur de l'instant.
Les nazis et leur avatar communiste ont-ils triomphé ? (cf page 111-113)
Ensuite ce refus de Music de témoigner. Bien entendu, malgré lui, il témoigne,
mais ce n'est pas son intention. Faut-il témoigner du mal absolu et rappeler
sans pitié qu'il existe et se pratique ? Que ce serait simple si les nazis en
avaient eu le monopole ! Que ce serait simple si le mal était chez les autres
et non en nous ! Faisait-elle le bien cette américaine qui, visitant à leur ouverture
les camps nazis, fit couper le doigt d'un mort pour prendre sa bague ? Music
veut oublier, transcender son expérience, lui qui a eu la chance d'y survivre.
Ce n'est qu'en 1972 qu'il saura surmonter ce choc pour reprendre ses pinceaux
et mettre l'horreur sur toile (cf. la vignette ci-dessus).
Enfin, Music nous apprend qu'une pile de cadavres bleuis de froid possède une
beauté qu'il ressent, et dont, d'ailleurs, il a un peu honte. Ce qui montre bien
que le sujet n'est pas l'art et que figuration, réalisme ou objectivité sont
des ingrédients de second plan par rapport à la distillation qui s'opère dans
l'esprit de l'homme pour lui permettre d'affirmer que ce qu'il voit est beau.
Editions Gallimard - N R F - 2001 (170 pages)