Cheng
(François) / L'éternité n'est pas de trop
Date de la note : 1 septembre 2003
Ce texte, que l'auteur
appelle "roman", me semble
avant tout
le récit d'une initiation mystique, celle de Dao-Sheng à qui l'amour
violent et chaste qui l'unit à une
femme terrestre fera découvrir le "troisième oeil", celui
de la sagesse, du nirvana,
de l'union avec l'un.
Si, d'ailleurs, la lecture de ce livre devait se faire comme celle d'un roman
classique, il faudrait une très grande indulgence pour y voir une aventure
plausible.
Rien dans cet amour fou n'est humain, à la fois démesuré mais
passif, précaire
mais infrangible. Un amour rêvé ou au moins porté par le rêve de l'un et l'autre
des amants. Un amour qui justement excède les capacités et les sens de l'homme
et qui ainsi conduit à l'au delà, au grand tout ou plus rien ne
se distingue
d'autre chose.
On peut d'ailleurs, sans forcer le trait, voir dans la femme qu'aime Dao-Sheng
une incarnation de Guanyin, le dieu de la compassion l'Avalokiteshvara du bouddhisme
du Grand Véhicule. Elle n'est même que cela dans le roman, compassion et détachement,
ce très étonnant mélange qui caractérise le bouddhisme et symbolise au fond assez
bien la marche réelle du monde. Solidarité de tous les êtres, qui peut le nier,
mais en même temps indifférence de cette marche du monde à leur
sort..
D'une manière assez intéressante on assiste aussi au rapprochement
de deux civilisations
à travers la rencontre de Dao-Sheng et des jésuites évangélisateurs.
Même si les voies sont distinctes on sent le désir de l'auteur de
fusionner les
fins. N'est-ce pas aussi le chemin de F. Cheng, aujourd'hui académicien,
qui
a
si
magnifiquement
épousé
notre culture sans oublier la sienne ? On lira par exemple son superbe livre
"le
Dit
de Tianyi".
Rendons aussi justice à la poésie incomparable de ce récit dont les scènes, qui
se déroulent à la fin de l'ère Ming (XVII ème siècle), font souvent penser au
vide
et au plein des peintures Song, chefs-d'oeuvre de l'art du non dit chinois. Poésie
qui à elle seule justifierait déjà la lecture de ce livre
brillant et sensible.
Editions Albin Michel (2002) - 282 pages