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Jean-Pierre Changeux - Du vrai, du beau, du bien




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Jean-Pierre Changeux - Du vrai, du beau, du bien

une nouvelle approche neuronale

Date de la note : 27 décembre 2008

Ce gros livre est difficile à lire, même si l'on possède une culture scientifique générale convenable. Il débat, en revanche, de questions essentielles sur la nature de la pensée et de l'esprit, questions auxquelles la réponse qu'on donne conditionne en partie notre rapport au monde.

Un point d'abord, important pour moi qui suis un peu familier des sciences dures (mathématiques, physique, chimie). La biologie, et en particulier la représentation théoriqus du cerveau présentée ici, n'attend pas les confirmations (ou infirmations) brutales d'une prévision, proposée par la théorie et justifiable d'expérimentation. La connaissance procède par accumulation d'accords "raisonnables" entre la proposition théorique et les faits observés. Comme dans toute science, bien entendu, des faits ne peuvent jamais contredire une théorie sans qu'elle doive être abandonnée. Mais la difficulté à isoler les parties pour les analyser séparément, comme en physique, rend ici difficile la confirmation ou l'infirmation par l'expérience seule d'une hypothèse, d'une théorie. Et les mêmes faits se voient ainsi souvent compatibles avec plusieurs versions théoriques, que seuls, le temps et le travail permettront de trier .

Ce livre est en fait un exposé des éléments d'observation et expérimentaux qui tendent à conforter le travail principal du chercheur, JPC, aboutissant à formuler une représentation opératoire des mécanismes cérébraux (pensée, conscience, apprentissage, lecture, écriture, esthétique, éthique, etc.) qui se base à la fois sur la génétique (fabrique de la structure neuronale du cerveau) mais aussi sur l'épigenèse (modelage par la vie de cette structure), qui est le domaine où JPC a apporté une grande contribution personnelle.

Cette théorie est construite sur l'existence d'une double sélection naturelle :
D'abord, la sélection génétique classique qui a façonné la structure de chaque individu, propre à chaque espèce, tout en laissant une considérable variété au niveau de chacun. On peut, sauf à être fanatique religieux, considérer cela comme un acquis. Les mécanismes en sont connus et de nombreuses applications techniques ont trouvé leur place.
Mais surtout, existe aussi une seconde sélection, qui intervient après que l'individu nouveau soit conçu et que JPC appelle, avec d'autres, épigenèse. Il s'agit là des mécanismes sélectifs qui modèlent peu à peu la structure brute cérébrale de l'individu, à travers les informations (validations-récompenses, infirmations-punitions) qu'il reçoit du monde, de la société et des individus qui l'environnent. Un exemple : on ne sait pas, en naissant, parler une langue ou jouer du piano.

On doit alors voir dans ce livre un exposé méthodique de tous les mécanismes biochimiques qui viennent donner à la théorie de l'épigenèse une base concrète : qu'est-ce qui est à l'oeuvre lorsqu'on perçoit, que l'on mémorise, que l'on pense, que l'on agit, etc. Et comment tout cela laisse-t-il dans notre esprit la trace que l'on sait ? JPC nous montre en particulier le rôle de la connectivité neuronale (synaptogenèse) et de son évolution avec la vie de l'individu (exubérance et stabilisation sélective) et montre combien la vue que les hommes ont du vrai, du beau, du bien est une construction de notre cerveau et de ses neurones. Stefan Zweig ne disait pas autre chose dans sa nouvelle, "La collection imaginaire" ! Après la "mort de Dieu" de Nietzche, JPC nous annonce celle de Platon et de ses épigones encore si vivants. Au fond, l'homme ne se corrige pas, car il n'existe aucun modèle ; il change.

Ce livre est difficile à lire, car on ne peut pas parler de tout cela comme dans une conversation de salon. Sans doute aurait-il mérité un travail de composition plus important, allant au-delà de la juxtaposition de cours faits par JPC au Collège de France. Il y aurait gagné plus de lisibilité et sans doute plus d'audience.

Il mérite néanmoins l'effort de sa lecture, car il aide à comprendre, et surtout à démystifier, les mécanismes de la pensée et les états sensibles de l'homme. Il nous dit et nous montre que corps et pensée sont de même nature et fonctionnent de la même manière et ensemble.

Il nous aide à prendre peu à peu possession d'une partie de nous-mêmes, que nous appelons notre âme et que nous pensions d'une autre essence. Mais, qui dit possession dit responsabilité et cela n'est pas toujours une partie de plaisir.

Le vrai, le beau, le bien sont en nous, et là seulement, et nous commençons seulement à y avoir un accès factuel.

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Odile Jacob sciences (2008) - 544 pages