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Eric Le Boucher - Les saboteurs




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Eric Le Boucher - Les saboteurs

Quand les politiques bloquent une France qui veut avancer

livres-et-lectures.net - Date de la note : 4 novembre 2014

A l'opposé de nombreux pamphlets, ELB tente ici de placer la situation économique dans une perspective longue. Il met bien en évidence certaines des grandes forces, mal perçues par la classe politique, qui affectent à la fois notre économie et notre société et où la rigidité et la nostalgie françaises des politiques conduisent ELB à les traiter de "saboteurs" des atouts français. Un livre positif, qui contribue à faire réfléchir ceux qui ne savent pas tout...

La mondialisation

Une des forces essentielles date des années 70 : c'est la "mondialisation" fondée sur le transfert de production (ne couvrant généralement qu'une part du processus de production) liée à l'existence de main-d'oeuvre raisonnablement compétente et bon marché hors des frontières. C'est elle qui a rendu inapproprié le "gaulo-marxisme" centralisé qui avait prévalu jusque-là. Certains, comme la gauche conservatrice qui sévit encore, ne le savent toujours pas et sabotent tout changement...

Républicains contre la démocratie

Le vieux républicanisme centralisé français est lui aussi un désavantage dans cette compétition en demandant à l'Etat d'intervenir partout et de tout contrôler retirant à la France la rapidité et la souplesse de décision industrielle nécessaire. L'auteur ne le dit pas, mais il me semble d'ailleurs que la régionalisation conserve cet esprit de centralisme qui en fait un échec.

Production industrielle en réseau

Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que la production est devenue un système mondial d'entreprises moyennes très réactives et en réseau, où interviennent des acteurs multiples, très spécialisés et compétitifs, travaillant dans des Etats divers. Il n'y a plus d'usine fabriquant tout en un seul site. Un "fait en France" aujourd'hui signifie en général 50% de la valeur ajoutée en provenance du reste du monde. Le contrôle de ce réseau est le fait du maître d'oeuvre industriel. Les interventions de l'Etat ignorent cette situation, car le modèle ancien des systèmes fermés et des grandes entreprises est encore dans la tête des politiques. Leurs interventions sont souvent inefficaces et contre-productives.

Une classe moyenne laminée

Les inégalités croissantes, qui laminent la classe moyenne, sont en partie liées à cet éclatement mondial de la production qui concentre dans nos pays développés des fonctions de haute compétence et confie, soit aux machines, soit à la mondialisation, le soin d'exécuter les tâches moyennes. Ainsi se conjuguent deux effets : mondialisation des productions et développement technologique qui se substituent aux tâches des classes moyennes. Rien ne permet d'attendre un infléchissement de cela. Les luttes d'arrière-garde, relayées par la classe politique ignorante et court-termiste, retardent la mise en oeuvre de solutions d'adaptation positives, accentuant le malaise que provoque cet évanouissement de l'ascenseur social.

Un modèle étatique du passé

De plus, l'incapacité des politiques à traiter les questions non économiques (retraites, drogue, immigration, structure de l'administration, éducation, violence, etc.) les rend peu crédibles dans leur interventionnisme économique. Et pourtant, comme le rappelle judicieusement ELB, il n'existe pas de société ni d'économie autorégulée. Un contrôle démocratique (et non celui du républicanisme centralisateur français) reste une nécessité. Notons au passage (c'est moi qui l'ajoute) que nous ne sommes plus en économie de marché où la formation des prix s'autorégulerait par la libre confrontation de l'offre et de la demande. Les interventions de l'Etat distordent ce mécanisme, parfois (SNCF par exemple) jusqu'à l'absurde.

Trois raisons d'espérer

ELB rappelle enfin qu'à ses yeux tout n'est pas perdu pour trois raisons.
- D'abord, la mondialisation vit un tournant : les pays à main-d'oeuvre bon marché perdent les uns après les autres cet avantage compétitif. La Chine commence à s'en rendre compte, après maints pays d'Asie. C'est pour nous une période d'opportunité. Encore faut-il que l'Etat ne soit pas un frein comme il l'est aujourd'hui (code du travail, fiscalité, administration complexe, aides toxiques,etc.) et que notre classe industrielle soit à la hauteur, elle qui porte une part de la responsabilité de la désindustrialisation actuelle.
- Ensuite, la France a toujours montré sa capacité d'invention et son haut niveau scientifique. Nombre d'entrepreneurs français qu'elle ne sait pas retenir réussissent ailleurs. Aidons-les à retrouver le chemin de notre pays.
- Enfin, les exemples récents du Canada et de la Suède montrent que se réformer n'est pas un abandon social. J'ajouterai au passage (ce n'est pas ELB qui le dit) que j'ai beaucoup de réserves sur le modèle allemand dont la stratégie industrielle se fonde sur une qualité sans faille, mais sur des produits du passé et dont l'organisation sociale est "sui generis".

Il manque à ce très intéressant livre un chapitre, celui des voies et moyens susceptibles de réaliser les perspectives ouvertes, en supposant gagné le combat contre les démons, si populaires, du passé et les "avantages acquis". Mais, n'est-ce pas aux partis d'écrire ce chapitre, s'ils sont capables de retrouver le chemin de la politique ?

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Plon (2014) - 207 pages