LIVRES ET LECTURES





Pour recevoir chaque résumé de fiche par e-mail, dès sa publication, allez sur livres-et-lectures.com

Attali (Jacques) / Les Juifs, le monde et l'argent.

 

Date de la note : 08/03/2002

L'érudition de ce livre est ce qui frappe à première lecture. Mais érudition non pédante, apportant pas à pas une intimité avec cette pensée propre au monde juif et que, non juif et en dépit des liens professionnels et amicaux forts avec de remarquables représentants de cette communauté, j'ignorais en partie. L'argent, c'est l'accroche ; mais ce n'est qu'un fil directeur d'un voyage qui va bien au-delà. C'est avant tout l'histoire culturelle du monde juif que nous propose l'auteur. Il en tire quelques thèses remarquablement construites et convaincantes.

- L'éthique juive a toujours considéré comme un devoir des hommes de s'enrichir, comme moyen de servir Dieu et d'aider les autres. Et ce but est atteint par le travail et la volonté de chacun, à la différence du monde protestant où l'enrichissement bienvenu est en fait un signe d'élection de Dieu. Ne parlons pas du monde catholique qui dit mépriser les richesses.

- La dispersion géographique des communautés juives leur a conféré un sens de la "mondialisation" et leur a surtout donné des bases d'accueil dans de nombreux pays. Elles apparaissaient ainsi comme le dernier lien, en particulier financier, entre pays hostiles, comme par exemple croisés et musulmans, le monde occidental et l'Allemagne nazie, etc. Jeu dangereux !

- Les états, par essence sédentaires, ont souvent bénéficié du "nomadisme" juif qui, par ses transferts d'éléments de cultures et de savoir, les a fertilisés.

- L'essence du capitalisme, qui est la collecte de l'épargne associée à l'investissement productif, a tout naturellement trouvé sa source dans ces communautés, collectrices de ressources dans un but initial de redistribution qui laissera place progressivement à l'investissement productif.

- Ces dispositions éthiques et sociales, renforcées par le fait que ces communautés ont été les seules autorisées par les lois religieuses à prêter de l'argent,ont conféré à certains de leurs membres une expertise dans les métiers d'argent, ce qui parfois leur a valu de s'enrichir et plus souvent d'être jalousés et haïs.

Voici donc une très brève et incomplète synthèse de ce qu'apporte cette brillante étude qui donne à chaque point exposé ici vie et forme dans un style agréable à lire et appuie chaque thèse avancée par des faits historiques solides. On peut, en revanche trouver parfois un peu complaisante la position de l'auteur, dont les critiques vis à vis de cette communauté sont rares. Or c'est bien là que se pose une question lancinante, jamais abordée ici comme une question, mais comme un fait injuste et cruel : pourquoi de tous temps les communautés juives ont-elles été persécutées, quels que soient les états et les peuples qui les ont initialement accueillies, même si parfois leur relation avec ceux qui les hébergeaient semblaient, pour un temps, convenables ? Un mémorable exemple de cette situation irénique est le sort des communauté juives à l'âge d'or de l'Islam. Un livre comme celui de Lion Feuchtwanger ( La guerre de Judée ) permet peut-être mieux de tenter de répondre que ce livre-ci.

Ces persécutions répétées obligent, me semble-t-il à reconnaître l'instabilité structurelle de l'insertion de ces communautés fortement identitaires dans des univers dont les lois, ni les mœurs ne sont les leurs. Quelques exemples :

- Quel rapport aura une nation alliée (ou l'inverse) avec une communauté dont les cousins financent l'effort de guerre des nazis contre les Alliés, même si certains de ses membres se font tuer pour ces Alliés ?

- N'est-ce pas placer des limites aux arêtes vives à la solidarité, si des mariages sont refusés pour des raisons d'appartenance communautaire ?

- Qu'éprouve-t-on, à la longue, pour une communauté qui singularise son vêtement, sa nourriture, ses mœurs privées et sociales, sa langue parfois ?

Sujet délicat, difficile, abordé ci-dessus par moi de façon caricaturale. Mais on comprend que cette situation d'une communauté minoritaire maintenant ainsi son identité au milieu d'une autre est fragile et ne se maintient que si le monde est prospère. Mais l'histoire montre qu'en cas de récession les différences deviennent des oppositions et que cette communauté, partiellement intégrée et qui conserve ses liens un peu mystérieux dans le monde entier attise jalousie puis soupçon. Et la mauvaise foi de tribuns en mal de boucs émissaires fait le reste.

Il me semble que ce livre qui souvent constate ces ruptures d'équilibre sanglantes qui ont jalonné l'histoire aurait pu faire autre chose que constater. En revanche, et je l'interprète comme le fait que l'auteur partage en gros les lignes ci-dessus, il me semble qu'il estime cette période de persécutions en voie de règlement en raison de deux phénomènes.

- La déshérence progressive du religieux, à l'exception de quelques fanatiques. C'est en fait la porte ouverte à l'assimilation, mais aussi à la disparition de l'identité juive dans sa diaspora.

- L'établissement d'Israël, dont le monde juif n'a longtemps pas voulu, qui réduit la communauté mondiale à un centre, à un état comme un autre, lui faisant perdre sa singularité.

Un très grand livre en tous cas !

Éditions Fayard (2002)