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Hannah Arendt - Condition de l'homme moderne.

(The human condition)

 

H. Arendt Condition de l'homme moderneDate de la note : 30 septembre 2002

 

Hannah Arendt (1906 - 1975) a écrit en 1958 cette somme, très personnelle, de son parcours philosophique. Ce livre, d'accès relativement aisé, est un véritable bonheur pour ceux qui attendent de leurs lectures un éclairage sur la vie, son processus et son éventuel sens, en dehors des préjugés religieux et idéologiques. Ici, HA apporte une lumière puissante sur la place de l'homme, privé et public, dans le monde, sur notre condition d'êtres humains (qui sommes-nous ?). De plus cet exposé se fait dans l'histoire, offrant ainsi une vue dynamique des concepts introduits, du monde grec à nos jours.

Le premier de ces concepts est celui de "vita activa" qui rassemble l'ensemble des actes de l'être humain dans le monde, et qui bien entendu se définit par opposition à la "vita contemplativa". Cette "vita activa" s'exerce autour de trois axes que HA nomme :

- "travail", domaine de la vie et de son entretien. Lieu des actes de la vie familiale, de l'économie. C'est le monde de la nécessité, du cycle production / consommation, du cycle vital et donc de ce qui est mortel.
- "oeuvre", actes par lesquels l'homme rend le monde habitable, en le modifiant par des objets réels ou immatériels durables, non consommables. C'est le domaine de l'art, des institutions, par exemple.
- "action", terme délicat, qui représente l'ensemble des actes de l'homme libre, dont le but est à la fois de faire naître délibérément des événements, par exemple politiques, mais aussi de montrer ainsi à ses semblables qui il est, quel homme unique il est (quel héros il est), ce qu'il fait avec ce qu'il est (ses qualités, ses dons, ses caractéristiques) et d'acquérir ainsi une réalité qui ne s'acquiert que par le regard des autres. La difficulté de percevoir ce concept tient à son effacement historique, alors qu'il était essentiel dans le monde grec, et encore bien perceptible sous l'ancien régime, où les notions de valeur, de gloire avaient encore tout leur poids.

Au delà de la compréhension de ce clivage en trois axes de la "vita activa", HA nous propose de comprendre comment la frontière public/privé coupe ces trois axes dans l'histoire.
Dans le monde grec pré-socratique (notre racine commune qui sert de référence à HA) cette frontière est nette :
- d'un côté l'individu libre, le citoyen de la "polis", dont l'action est publique sur l'agora et est essentiellement politique, C'est cela qui confère à l'homme son humanité reconnue par ses pairs.
- de l'autre l'individu privé (privé de vie publique) qui reste, proche de l'animal, tenu par la nécessité de sa vie économique et familiale, dont l'archétype est le travailleur ou la femme qui procrée (mais aussi l'esclave). Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il faudra attendre le 19ème siècle pour que l'un et l'autre s'émancipent ensemble dans la plupart des sociétés occidentales.
H. Arendt en 1925 (19 ans)

Mais cette frontière va se déplacer avec le temps, et cela aide à comprendre les caractéristiques de notre époque :
- Ces hommes, dont l'humanité s'est révélée par leur "action" dans le monde vont découvrir qu'il ne suffit pas d'atteindre l'immortalité par cette action, mais qu'au delà de ce monde existe (peut-être) un monde plus qu'immortel, éternel, où se situe sans doute une part d'eux mêmes. Platon y cherche ses idées, Jésus y cherche l'âme. Mais ce n'est plus l'action, mais la "contemplation" qui entre-ouvre les portes de cet univers, d'autant plus supérieur qu'il est hors du monde. Ainsi se crée au début de notre ère ce mépris du monde propagé par les chrétiens qui dévalorise l'action politique et déprécie ce lieu de liberté et d'égalité citoyenne qu'était le monde réel. Machiavel, d'ailleurs, s'opposera à cette évolution.
- Le travail, qui relevait de la sphère privée, emplit progressivement le domaine public : l'homme privilégie alors son appartenance à une espèce qui a des buts communs, un intérêt général en particulier de production de richesses qu'il convient de valoriser ; l'espace public se socialise. La "main invisible" de l'économie est, par exemple, une conséquence de cette vision.

Trois conséquences fondamentales suivront ce déplacement de frontière :

1 - L'homme perd une grande part de son espace de liberté politique tel que l'entendaient les grecs et devient soumis dans ses actes publics à l'intérêt général. La "politique" se réduit à une fonction de nécessité de promotion de cet intérêt général et d'organisation de la masse en conséquence. Le communisme en sera la tragique caricature.

2 - L'espace public socialisé ayant envahi ce qui relevait du privé (famille, procréation, travail, économie) l'homme n'est plus propriétaire que de son extrême intimité et sa subjectivité devient sa seule force d'opposition au poids du social, ce que Rousseau a bien perçu.

3 - Les valeurs deviennent celles du travail productif (qui produit plus qu'il ne consomme) mesuré à l'aune de son utilité sociale:

- glorification de la valeur marchande de tous les actes humains (où est partie la gloire ?)
- récupération dans le cycle productif socialisé de toutes les activités, y compris" l'œuvre" qui devient marchande, consommable (par exemple les activités artistiques).
- exacerbation du "rêve du prolétaire", celui de l'abondance, puisque les nouvelles valeurs sont celles qui dominent sous l'emprise de la nécessité du cycle productif. Fin du rêve grec de la présence au monde, de l'action publique de l'homme libre.

Un livre lumineux sur les tendances profondes et souvent peu perceptibles de notre monde, objet à la fois des "actions" des hommes mais aussi déterminé, plus qu'il n'y paraît, par le poids de l'histoire et des références culturelles.

Éditions Pocket No 24 (1997)

 

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